Avril 2010
James Gilman | Publié le 16 mars 2010
The McGill Tribune
On aurait de la difficulté à trouver deux endroits aussi différents que le sud du Bhoutan et la municipalité de Saint-Jérôme. Dans le sud du Bhoutan, les impressionnantes montagnes de l’Himalaya s’estompent en plaines subtropicales et en champs de riz. Le Bhoutan est principalement bouddhiste et partage de nombreux liens culturels avec son voisin du nord, le Tibet. Ce fut l’un des derniers pays à s’ouvrir au reste du monde, ayant été isolé jusqu’à tard au 20e siècle. La télévision et l’Internet y étaient d’ailleurs bannis jusqu’en 1999.
La municipalité de Saint-Jérôme se situe, elle aussi, tout près d’une chaîne de montagnes – les Laurentides, qui sont peut-être un peu moins imposantes, faut-il le reconnaître. Il s’agit toutefois de la seule similitude. Saint-Jérôme est, à plusieurs égards, une municipalité québécoise type, où cohabitent le patrimoine – les églises catholiques et les édifices en pierres calcaires – et la nouveauté – Wal-Mart, restaurants à service rapide et complexes domiciliaires modernes. Autant sur le plan géographique que sur le plan culturel, on ne peut trouver plus différent du Bhoutan. Mais c’est tout de même à Saint-Jérôme que Nandu Bastola, un réfugié originaire du sud du Bhoutan, s’est retrouvé. Il y a à peine un an, sa famille et lui ont été accueillis au Canada pour s’y réinstaller après avoir vécu pendant presque 17 ans dans un camp de réfugiés au Népal.
Les souffrances des réfugiés bhoutanais ne sont pas très connues, mais le récit de M. Bastola est semblable à celui de trop nombreuses autres personnes : plus de 25 000 réfugiés bhoutanais ont été réinstallés en Amérique du Nord, en Europe, en Australie et en Nouvelle-Zélande au cours des dernières années. Comme il devenait de plus en plus évident que le gouvernement bhoutanais ne souhaitait pas les revoir et que leurs chances de retourner dans leur pays d’origine étaient pratiquement inexistantes, M. Bastola et d’autres comme lui ont décidé d’accepter l’offre de réinstallation et de se bâtir une nouvelle vie à l’autre bout du monde.
« À l’époque, j’étais étudiant, je n’avais que 15 ans », affirme M. Bastola. « Lorsque j’ai quitté le Bhoutan, mes connaissances des enjeux politiques étaient limitées, mais je comprenais [une partie de la situation] grâce à mes parents. »
« Toute ma famille est partie pour le Népal et nous sommes allés dans le district de Jhapa [dans le sud-est du Népal] », ajoute-t-il. Et ils se sont retrouvés dans un camp de réfugiés. « Au début, nous vivions sur les berges du fleuve dans le district de Jhapa. Nous n’avions pas beaucoup de nourriture; nous manquions de tout. Les conditions étaient difficiles. Beaucoup de gens ont été atteints de dysenterie. Mais une fois que le HCR [l’organisme de l’ONU pour les réfugiés] a pris les choses en main, la situation dans le camp a commencé à s’améliorer : nous avions des rations de nourriture et nous avions accès à des installations médicales et à une certaine forme d’éducation. »
M. Bastola est membre de la minorité ethnique d’expression népalaise qui forme, en grande partie, la population des districts du sud du Bhoutan. Ces Bhoutanais d’expression népalaise partagent non seulement la même langue et la même religion – l’hindouisme plutôt que le bouddhisme, la religion officielle de l’État du Bhoutan – avec les personnes d’expression népalaise des régions du nord de l’Inde et du Népal, mais également de nombreuses pratiques culturelles. Ils ont pour ancêtres des travailleurs migrants amenés au Bhoutan il y a de cela des centaines d’années pour y travailler la terre. Toutefois, pour M. Bastola et pour les autres réfugiés, le Bhoutan reste leur pays. Malgré le fait qu’il a passé plus de la moitié de sa vie dans un camp de réfugiés au Népal, M. Bastola, comme presque tous les autres réfugiés, n’a jamais eu la possibilité de demander la citoyenneté népalaise.
Du point de vue de l’ethnicité, de la langue et de la culture, le reste de la population du Bhoutan s’apparente beaucoup plus à ses voisins du nord, les Tibétains. Le roi et la plupart des représentants du gouvernement et de la fonction publique font partie de ce groupe et, tout naturellement, ont toujours jalousement protégé leur culture des influences extérieures. Ce sentiment est à l’origine de la politique bhoutanaise à l’égard de l’importante minorité d’expression népalaise qui, selon certains, représente près de la moitié de la population. Bon nombre des membres de l’élite ont jugé que cette minorité de taille constituait une menace et, pour la dissiper, ils ont élaboré des politiques en vue de « bhoutaniser » les citoyens comme M. Bastola.
Toutefois, de nombreuses personnes d’expression népalaise ont compris que le gouvernement tentait de les marginaliser et de les forcer à abandonner leur langue et leur culture. Les tensions ont culminé à la fin des années 1980 et au début des années 1990 lorsque de plus en plus de Bhoutanais d’expression népalaise ont contesté ces politiques, après quoi le gouvernement a pris des mesures sévères à leur égard. Apposant l’étiquette d’antinationaux aux protestataires, le gouvernement a jeté des milliers de personnes en prison, torturant de nombreux activistes au passage. Certains Bhoutanais d’expression népalaise ont fui le pays, tandis que d’autres ont été dépossédés de leur citoyenneté avant d’être mis à la porte du pays, peu importe s’ils avaient ou non participé à des activités contre le gouvernement.
En 1993, plus de 80 000 personnes avaient quitté le Bhoutan et la plupart d’entre elles se sont retrouvées dans un des camps de réfugiés administrés par l’ONU dans l’est du Népal. M. Bastola était l’un de ces migrants. Après avoir quitté son pays, il a été conduit dans un camp de réfugiés où il a vécu pendant 17 ans.
« Nous avions la citoyenneté bhoutanaise », dit-il. « Nous avions les documents et les relevés d’impôt du Bhoutan, mais quand nous sommes arrivés au Népal, nous n’avions plus rien. »
Le Bhoutan ne l’autorisera pas à retourner chez lui, pas plus que le Népal ne l’autorisera à s’établir à l’extérieur du camp. Comme tous les réfugiés, M. Bastola se trouvait dans les limbes de l’apatridie.
Au début des années 2000, le nombre de réfugiés croupissant dans les camps du Népal avait grimpé à un peu moins de 110 000. Compte tenu du fait que l’on estimait à tout près de 700 000 le nombre total de Bhoutanais, ces réfugiés représentaient une partie considérable de la population. En 2006, comme ni le Bhoutan, ni le Népal ne souhaitaient réintégrer ces personnes, les États-Unis et un certain nombre d’autres pays ont mis de l’avant un plan en vue de réinstaller les réfugiés dans des pays tiers. Les États-Unis ont offert de réinstaller 60 000 réfugiés bhoutanais, tandis que le Canada a offert d’en accueillir 5 000.
Le plan a semé la controverse dans les camps et de nombreux réfugiés croyaient qu’il anéantirait leurs espoirs de retourner un jour dans leur pays. Par contre, de nombreux autres, dont M. Bastola, ont vu ce plan de réinstallation comme la chance de se bâtir une nouvelle vie et ont accepté le fait qu’ils ne seraient pas en mesure de retourner au Bhoutan.
« Nous sommes arrivés au Canada le 8 décembre 2008 et le processus de réinstallation a commencé au début de 2008. Des représentants du gouvernement du Canada nous ont interrogés [à l’époque] au sujet de notre venue au Canada », et les ont ensuite aidés tout au long du processus.
En 2008, M. Bastola est arrivé à Montréal avec son épouse et leurs deux enfants. Peu de temps après, ils ont emménagé dans un appartement de Saint-Jérôme, leur nouveau chez-soi. Les Bastola faisaient partie des premiers réfugiés bhoutanais qui ont été réinstallés au Canada. À la fin de 2009, plus de 850 avaient été réinstallés dans des municipalités et des villes de partout au pays, de Vancouver à St. John's.
L’acclimatation au pays a été difficile, admet M. Bastola. À peu près tout au Canada était nouveau, que ce soit le froid de l’hiver ou encore la nourriture. M. Bastola a particulièrement eu de la difficulté avec la langue. Avant de venir au Québec, il parlait très peu l’anglais et ne connaissait pas du tout le français. Maintenant, il considère que l’apprentissage de la langue de son pays d’adoption est une priorité.
« Quand nous sommes arrivés ici, nous ne parlions pas du tout français », indique-t-il. « Dans les autres provinces, l’anglais est la [langue principale], mais nous comprenons que le français est très important ici, presque obligatoire. La langue est très difficile à apprendre. Au début, c’était difficile d’aller faire les emplettes… mais nous apprenons. »
En compagnie de son épouse et d’autres adultes de la communauté de réfugiés de Saint‑Jérôme, M. Bastola suit des cours de français à temps plein. Mais il a encore de la difficulté à communiquer dans une langue autre que le népalais. Les enfants sont inscrits à l’école publique de la municipalité et travaillent également très fort pour apprendre le français.
Bien que le gouvernement offre une aide financière à sa famille, M. Bastola a pour objectif à long terme de se trouver un emploi et de devenir autonome. Ce qui est le plus important pour M. Bastola est que ses enfants aient la chance d’améliorer leur sort, une chance qu’ils n’auraient jamais eue en grandissant dans un camp de réfugiés.
« Nous avons eu la chance de venir au Canada », dit-il, « et nous espérons que cela est gage d’un avenir meilleur. »