ARCHIVÉE – État actuel du multiculturalisme au Canada et thèmes de recherche sur le multiculturalisme canadien
2008‑2010

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Section 1 : État actuel du multiculturalisme au Canada

Les nouvelles preuves relatives au multiculturalisme et à l’intégration

Depuis son adoption en 1971, le multiculturalisme a fait l’objet de débats entre ses partisans et ses opposants au sujet de ses incidences sur l’intégration sociale, économique et politique des immigrants et des minorités visibles ou confessionnelles et sur leurs enfants. Les partisans font valoir que le multiculturalisme contribue à l’intégration des immigrants et des minorités en supprimant les obstacles à leur participation à la vie canadienne et en faisant en sorte qu’ils se sentent mieux accueillis dans la société canadienne, ce qui mène à un sentiment plus fort d’appartenance et de fierté à l’égard du Canada. Les opposants allèguent que le multiculturalisme favorise la ghettoïsation et la balkanisation, en encourageant les groupes ethniques à regarder vers l’intérieur et en plaçant l’accent sur les différences entre les groupes, plutôt que sur leur identité ou leurs droits partagés en tant que citoyens canadiens.

Il s’agit d’un débat très ritualisé, dont les termes de base ont à peine changé depuis plus de trente‑cinq ans. L’une des raisons du recyclage continu de ce débat est que, jusqu’à récemment, nous avions peu de preuves concrètes pour tester ces perspectives opposées au sujet des incidences du multiculturalisme. Toutefois, au cours des dernières années, de nouvelles preuves importantes sont apparues. On peut les répartir en deux grandes catégories :

  1. preuves que le processus d’intégration des immigrants et des minorités donne de meilleurs résultats au Canada que dans les autres pays;
  2. preuves que la politique sur le multiculturalisme joue un rôle positif dans le cadre de ce processus.

Premièrement, « intégration » est un terme large, englobant de nombreux aspects différents, par exemple :

  • intégration économique dans le marché du travail;
  • intégration politique dans le processus électoral et les autres formes de participation politique;
  • intégration sociale dans les réseaux et les espaces de la société civile, des réseaux informels d’amis et de voisins à l’adhésion à des organisations plus formelles.

Au sujet de tous ces aspects, il existe de plus en plus de preuves que les immigrants au Canada et les minorités visibles ou confessionnelles réussissent mieux que dans la plupart des autres démocraties occidentales, sinon dans toutes ces démocraties.

Par exemple, des recherches récentes ont révélé ce qui suit :

  • un degré élevé d’identification et d’acceptation mutuelles entre les immigrants et les Canadiens de naissance. Les Canadiens considèrent les immigrants et la diversité démographique comme des parties importantes de leur propre identité canadienne. Par comparaison à toutes les autres démocraties occidentales, les Canadiens sont plus susceptibles de dire que l’immigration est avantageuse, moins susceptibles de croire que les immigrants sont portés au crime, et plus enclins à appuyer le multiculturalisme et à le considérer comme une source de fierté (par exemple, selon une série de sondages « Focus Canada » effectués par Environics, l’appui pour le multiculturalisme chez les Canadiens s’est accru sur une période de sept ans : en 2003, 85 % des Canadiens convenaient que le multiculturalisme est important pour l’identité canadienne, comparativement à 74 %, en 1997) [ note 2 ]. Et cela est réciproque. Les immigrants et les minorités manifestent une très grande fierté à l’égard du Canada, ils sont fiers surtout de la liberté et de la démocratie canadiennes et de son multiculturalisme (Adams 2007). Ce type d’identification mutuelle est une condition préalable à une intégration réussie.

  • Sur le plan de l’intégration politique, par comparaison aux autres démocraties occidentales, les immigrants au Canada sont (beaucoup) plus susceptibles de devenir des citoyens (Bloemraad 2006), et il ne s’agit pas simplement d’un désir d’obtenir la sécurité et la convenance d’un passeport canadien. Comparativement aux autres pays, ces immigrants naturalisés sont plus enclins à vraiment participer au processus politique, à titre d’électeurs, de membres de partis, ou même de candidats à des instances politiques (Howe 2007). Par exemple, il y a plus de citoyens nés à l’étranger qui sont élus au Parlement au Canada que dans n’importe quel autre pays, tant en nombres absolus que sur le plan de la parité avec leur pourcentage de population (Adams 2007 : 70-74).


    Bien que le pourcentage de députés fédéraux canadiens nés à l’étranger (13 %) soit moins élevé que le pourcentage de membres de la population globale nés à l’étranger (19,3 % selon le recensement de 2001), ce niveau de « parité démographique » est (beaucoup) plus élevé qu’aux États-Unis (2 % de membres de la Chambre des représentants nés à l’étranger, par opposition à 14,7 % de membres de la population), qu’en Australie (11 % par opposition à 23 %) ou que dans tout autre pays européen. (En fait, en France, la plupart des députés nés à l’étranger sont les enfants de diplomates ou de rapatriés coloniaux français, et non pas d’origine ethnique immigrante).

    De plus, il importe de noter qu’au Canada les députés nés à l’étranger ne sont pas uniquement, ni même typiquement, élus dans des circonscriptions qui constituent des enclaves ethniques composées de leurs propres coethniques (Adams 2007 : 77-80). Certes, il reste des obstacles à la participation politique des immigrants et des minorités ethniques au Canada – bien documentés dans le projet de recherche transnational de Karen Bird portant sur cette question (Bird 2004, 2005, 2007). Cependant, par comparaison aux autres pays, les partis politiques au Canada sont plus susceptibles de recruter activement des candidats des minorités et de les présenter dans des circonscriptions concurrentes (et non pas simplement en tant que candidats symboliques). Et une fois que ces candidats sont nommés, rien ne permet de conclure que les électeurs du Canada font preuve de discrimination à l’égard de tels candidats (Black et Erikson 2006). Encore une fois, cela confirme la nature réciproque de l’intégration : les immigrants veulent participer au processus démocratique du Canada, et l’électorat général est ouvert à être représenté par des immigrants.

  • Les enfants des immigrants ont de meilleurs résultats scolaires au Canada que dans n’importe quelle autre démocratie occidentale. En fait, et cela est unique parmi les pays occidentaux, les immigrants de deuxième génération au Canada réussissent mieux que les enfants de parents non immigrants (OCDE 2006). En outre, cela n’est pas seulement attribuable au contexte socioéconomique plus élevé des immigrants au Canada – au contraire, les enfants d’immigrants provenant de milieux socioéconomiques inférieurs réussissent également mieux au Canada que dans les autres pays.

  • L’absence presque complète de ghettos d’immigrants ou de minorités visibles ou confessionnelles au Canada. De nos jours, comme tout au long de l’histoire canadienne, les immigrants choisissent souvent de vivre dans des quartiers où vivent déjà des coethnies. Cependant, ces zones de concentration résidentielle ne montrent pas la pauvreté économique, la mobilité réduite ou l’isolement social qui caractérisent les « ghettos » des États‑Unis ou d’Europe. Les quartiers ethniques du Canada sont un point de départ à l’intégration et non pas une prison qui fait obstacle à l’intégration (Walks et Bourne, 2006; Qadeer et Kumar, 2006; Hiebert, Schuurman et Smith 2007).

  • Par comparaison à d’autres pays, le Canada a été moins touché par l’accroissement soudain de sentiments antimusulmans et par la polarisation des relations ethniques qui en a résulté. Selon une enquête menée par Focus Canada en 2006, 83 % des Canadiens conviennent que les musulmans apportent une contribution positive au Canada (Focus Canada 2006). Des sondages internationaux révèlent que les musulmans au Canada sont moins susceptibles que les musulmans d’autres pays de croire que leurs concitoyens sont hostiles à leur égard. De plus, les musulmans ont le même niveau de fierté à l’égard du Canada que les autres immigrants et, en fait, sont plus enclins que la majorité canadienne à croire que le pays s’en va dans la bonne direction – 91 % des musulmans le disent, comparativement à 71 % de la population générale (Adams 2007).

Bref, il existe de plus en plus de preuves, tirées d’études transnationales, montrant que le Canada surclasse les autres pays dans une vaste gamme de mesures d’intégration des immigrants et des minorités. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes réels qui se posent aux immigrants et aux minorités au Canada, et je reviendrai sur ce sujet plus loin. Cependant, les universitaires et les réseaux de responsables en matière de politique internationale reconnaissent de plus en plus l’avantage comparatif du Canada.

Ce qui est le plus débattu est la question de savoir si le multiculturalisme joue un rôle important dans cette réussite comparative. Les opposants au multiculturalisme allèguent parfois que les réussites du Canada en matière d’intégration s’expliquent par d’autres facteurs, comme le fait que les immigrants au Canada ont tendance à être plus qualifiés que dans d’autres pays, et par le fait que le marché du travail est relativement ouvert. En d’autres termes, les immigrants apportent avec eux des niveaux élevés de capital humain et peuvent employer plus facilement ce capital humain sur le marché du travail, par comparaison aux autres pays. À cet égard, l’existence de la politique sur le multiculturalisme ne contribue aucunement à l’intégration fructueuse des immigrants et des minorités au Canada et peut en fait lui faire obstacle (p. ex. Goodhart 2008).

Toutefois, de nouvelles recherches ont aidé à clarifier le rôle que la politique sur le multiculturalisme joue au sein des processus généraux d’intégration des immigrants et des minorités. Ces recherches sur les effets du multiculturalisme ont été réalisées sur deux plans : l’identité individuelle et l’aménagement institutionnel.

Sur le plan individuel, les enquêtes font ressortir que le multiculturalisme fournit un lieu d’expression à la grande identification mutuelle entre les citoyens la majorité canadienne les immigrants au Canada. Dans bien des pays, les citoyens la majorité canadienne qui éprouvent un fort sentiment d’identité ou de fierté nationale ont tendance à être plus méfiants à l’égard des immigrants, les percevant comme une menace à leur chère identité nationale (Sides et Citrin 2007). Mais le fait que le Canada s’est défini lui‑même officiellement en tant que nation multiculturelle signifie que les immigrants font partie intégrante de la nation dont les citoyens sont fiers : pour les citoyens la majorité canadienne, le multiculturalisme sert donc de lien entre l’identité nationale et la solidarité avec les immigrants et les minorités. Réciproquement, le multiculturalisme représente un lien par lequel les immigrants et les minorités en viennent à s’identifier avec le Canada et à être fiers de ce pays. À partir de leurs différents points de départ, il y a une convergence à des niveaux élevés de fierté et d’identification avec une conception multiculturelle de l’esprit national canadien. Des études révèlent que, en l’absence de multiculturalisme, ces liens sont plus difficiles à établir; l’identité nationale est alors plus susceptible de mener à l’intolérance et à la xénophobie (Esses et coll. 2006; cf. Weldon 2006).

Une nouvelle étude internationale de l’acculturation a également confirmé le rôle constructif du multiculturalisme dans la facilitation de sains processus d’acculturation individuelle (Berry et coll. 2006). De nombreuses études ont démontré que les immigrants réussissent mieux, tant sur le plan du bien‑être psychologique que sur le plan de leur situation socioculturelle, lorsqu’ils sont en mesure de combiner leur identité ethnique avec une nouvelle identité nationale. Les universitaires appellent souvent cela une « orientation sur l’intégration », par opposition à une « orientation sur l’assimilation » (où les immigrants et les minorités abandonnent leur identité ethnique pour adopter une nouvelle identité nationale) ou à une « orientation sur la séparation » (où les immigrants et les minorités renoncent à leur nouvelle identité nationale afin de maintenir leur identité ethnique).

Les défenseurs du multiculturalisme affirment depuis longtemps que les politiques de multiculturalisme peuvent favoriser et permettre ce type d’orientation sur l’intégration – en fait, c’est ce qu’on appelle l’« hypothèse du multiculturalisme » (Berry, Kalin et Taylor 1977). Les membres de minorités ethniques seront plus susceptibles de s’identifier avec une nouvelle identité nationale s’ils ont le sentiment que leur identité ethnique est respectée publiquement. Cette hypothèse est désormais soutenue par de nouvelles preuves. L’International Comparative Study of Ethnocultural Youth (ICSEY), une étude portant sur plus de cinq mille jeunes de treize pays, a confirmé que les pays dotés d’une politique de multiculturalisme favorisent l’établissement de cette orientation axée sur l’intégration et obtiennent de meilleurs résultats (Berry et coll. 2006).

Sur le plan institutionnel, nous disposons également de nouvelles preuves démontrant le rôle joué par le multiculturalisme dans la création d’institutions publiques plus inclusives et équitables. Par exemple, la vaste étude de l’OCDE qui a établi l’avantage comparatif du Canada en matière d’éducation des étudiants immigrants a souligné que l’un des facteurs cruciaux de cette réussite était l’existence de politiques précises concernant les questions de diversité culturelle et linguistique de la population étudiante – des politiques qui, dans le contexte canadien, ont pris naissance sous la rubrique du multiculturalisme (OCDE 2006). Ces politiques de diversité permettent d’expliquer pourquoi les enfants d’immigrants réussissent mieux au Canada, même lorsqu’on tient compte des compétences, du niveau de scolarité et du revenu des parents.

De la même façon, on a démontré que le multiculturalisme joue un rôle important pour ce qui est de rendre le processus politique du Canada plus inclusif. Prenons pour exemple l’étude effectuée par Irene Bloemraad, comparant l’intégration politique des immigrants aux États-Unis et au Canada (Bloemraad 2006). L’auteure examine la situation des immigrants vietnamiens à Boston et à Toronto, qui fournissent une [traduction] « expérimentation naturelle » intéressante des effets des politiques de multiculturalisme. Il n’existe pratiquement aucune différence significative entre les caractéristiques démographiques des immigrants vietnamiens qui se sont retrouvés à Toronto et ceux qui sont allés à Boston – ils sont arrivés avec des niveaux comparables de scolarisation, d’expérience professionnelle, de compétence linguistique, etc. Toutefois, les Vietnamiens vivant à Toronto ont un sentiment beaucoup plus fort de citoyenneté canadienne, et participent plus activement à la vie publique canadienne.

Bien sûr, outre l’existence de politiques de multiculturalisme plus fermes, de nombreux facteurs pourraient expliquer cette différence (p. ex. : marchés du travail, structures des partis politiques, etc.). Toutefois, Bloemraad analyse systématiquement ces autres explications et conclut que les politiques de multiculturalisme ont réellement un rôle crucial à jouer. Ces politiques encouragent et permettent à la communauté vietnamienne de participer plus rapidement et plus efficacement aux activités des institutions canadiennes traditionnelles, en facilitant l’auto-organisation de la collectivité, en créant de nouveaux noyaux de dirigeants communautaires qui connaissent les institutions et les pratiques canadiennes, en créant de nouveaux mécanismes de consultation et de participation et, de façon plus générale, en créant un environnement plus accueillant.

Selon Bloemraad, la même tendance s’applique également aux immigrants portugais à Toronto et Boston – ils sont arrivés avec des caractéristiques démographiques similaires, mais les immigrants portugais de Toronto se sont mieux intégrés à la citoyenneté canadienne, en grande partie grâce au multiculturalisme canadien (Bloemraad 2006). Des recherches subséquentes effectuées par Bloemraad ont fait ressortir que les politiques de multiculturalisme d’autres pays ont également eu un effet positif sur la citoyenneté (Kesler et Bloemraad 2008).

Si nous rassemblons les diverses conclusions de ces études, elles nous mènent à des conclusions claires. Je crois que le débat vieux de trente‑cinq ans entre ceux qui allèguent que le multiculturalisme favorise l’intégration civique et ceux qui prétendent qu’il encourage l’isolation ethnique peut maintenant se conclure. Les preuves produites par ces études récentes – toutes réalisées de 2006 à 2008 – démontrent clairement que le multiculturalisme au Canada favorise l’intégration et la citoyenneté, tant sur le plan individuel par ses effets sur les attitudes, la connaissance de soi et l’identité, que sur le plan social, par ses effets sur les institutions.

Un recul mondial

On se serait attendu à ce que les conclusions des recherches concernant les effets positifs du multiculturalisme soient analysées largement dans les médias et par les commentateurs publics. Dans les faits, en général, ces conclusions ont pratiquement été ignorées – peu, voire aucune, de ces études ont fait l’objet d’une attention publique.

Au contraire, ce qui a dominé le débat au Canada  de 2006 à 2008, c’est le spectre d’un contrecoup et d’un recul à l’égard du multiculturalisme. Cela peut sembler étrange, compte tenu des conclusions que je viens de présenter. Par ailleurs, il est important de garder à l’esprit que le Canada n’est pas une île en soi – il fait partie d’une collectivité internationale qui essaie de composer avec des questions de diversité ethnique et raciale. Et dans la plupart des autres pays du monde, il existe une perception généralisée stipulant que le multiculturalisme a « échoué » et qu’il est temps de « prendre un recul » à l’égard du multiculturalisme, qui a été poussé « trop loin ».

L’exemple le plus frappant de ce recul du multiculturalisme nous est probablement fourni par les Pays‑Bas. Cet État a adopté l’ensemble de politiques de multiculturalisme le plus ambitieux de l’Europe de l’Ouest au cours des années 1980. À partir des années 1990, toutefois, on a commencé à réduire la portée de ces politiques, pour les abandonner presque complètement au cours des années 2000. Le multiculturalisme aux Pays‑Bas a été remplacé par des politiques sévères et coercitives d’« intégration civique », lesquelles (selon les opposants, du moins) ressemblent tout à fait à l’ancienne assimilation.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui considèrent l’exemple néerlandais comme le prototype de « l’échec du multiculturalisme ». D’autres pays européens le citent pour justifier un recul de leurs propres politiques de multiculturalisme, ou pour ne pas adopter de telles politiques. C’est le cas, par exemple, en Grande-Bretagne, où le nouveau parti de gauche a largement abandonné son engagement à l’égard du multiculturalisme. De plus, plusieurs pays européens qui avaient un jour envisagé le multiculturalisme suivent maintenant le modèle néerlandais, adoptant des politiques d’« intégration civique » coercitive – par exemple, l’Autriche et l’Allemagne (pour un aperçu de ces faits nouveaux en Europe de l’Ouest, se reporter à Joppke 2007). Et tandis que ce recul est le plus fort en Europe, on constate une tendance similaire en Australie, où le gouvernement conservateur Howard a renié le multiculturalisme et réduit son financement (bien qu’une partie de ce relâchement ait été compensée par des politiques de multiculturalisme améliorées au niveau provincial, régies par le parti travailliste).

Ce contrecoup et ce recul mondiaux sont aujourd’hui si répandus que même les organismes intergouvernementaux internationaux qui avaient déjà promu le multiculturalisme s’en dégagent désormais. Par exemple, le Conseil de l’Europe a récemment déclaré que le multiculturalisme est simplement l’envers de l’assimilation, une affirmation qui est également fondée sur l’hypothèse d’une opposition irréconciliable entre la majorité et la minorité, menant à [traduction] « une ségrégation communautaire et une incompréhension mutuelle » (Conseil de l’Europe 2008 : 10).

Dans ce débat européen, le multiculturalisme est tenu responsable de toutes sortes de maux. En particulier, on affirme que le multiculturalisme a favorisé :

  • la ghettoïsation résidentielle et l’isolement social des immigrants (Rapport Cantle 2001);
  • l’accroissement des stéréotypes et, par conséquent, des préjugés et de la discrimination entre les groupes ethniques (Sniderman et Hagendoorn 2007);
  • le radicalisme politique, en particulier chez les jeunes musulmans;
  • la perpétuation de pratiques d’intolérance entre les groupes d’immigrants, qui a souvent pour effet de restreindre les droits et les libertés des filles et des femmes (Wikan 2002).

Selon les opposants, ces problèmes s’aggravent depuis les années 1980, mais on n’en a pas tenu compte en raison de l’idéologie naïve et, en fait, pernicieuse, du multiculturalisme, qui tenait pour acquis qu’il était en quelque sorte « naturel » que la société soit divisée en groupes ethniques distincts et déconnectés, chacun avec ses propres espaces territoriaux, valeurs politiques et traditions culturelles. En conséquence, les sociétés européennes [traduction] « se dirigeaient en somnambules vers la ségrégation », ce qui a mené à une crise ethnique (Phillips 2005). Les citoyens se félicitaient eux‑mêmes pour leur attitude de « vivre et laisser vivre » à l’égard des immigrants, tout en ne tenant pas compte des niveaux croissants de ségrégation et de marginalisation.

Voilà, en bref, le récit dominant au sujet du multiculturalisme en Europe. On dit avoir fait l’essai du multiculturalisme et avoir échoué, avec de graves conséquences sociales. Aujourd’hui, le multiculturalisme est répudié, à la fois par des pays et par des organismes paneuropéens. Le seul remède maintenant consiste à insister pour que les nouveaux arrivants accordent la priorité à leur nouvelle identité nationale par opposition à leur identité ethnique ou confessionnelle d’origine – ils doivent accepter d’être « Néerlandais d’abord », du moins dans la vie publique, et renoncer à leurs revendications d’accommodements institutionnels ou d’expression politique de leurs identités ethniques. Pour qu’elles puissent être le moindrement préservées, les identités ethniques doivent s’exprimer uniquement dans la sphère privée, sans fournir de fondement aux revendications politiques de multiculturalisme.

Plusieurs questions peuvent être soulevées au sujet de ce récit européen. Si l’on regarde sous la surface, on constate qu’il reste plusieurs programmes de multiculturalisme de facto dans plusieurs pays européens, même lorsque leurs gouvernements les répudient – le « retrait » du multiculturalisme est plus rhétorique que réel. (On peut le soutenir dans le cas du Royaume-Uni, par exemple). Et l’affirmation à savoir que le multiculturalisme serait la cause de ces problèmes sociaux de ségrégation, de préjugés, de radicalisme et d’oppression est hautement discutable. Je ne suis au courant d’aucune preuve suggérant que ces problèmes sociaux sont pires dans les pays européens qui ont adopté des politiques de multiculturalisme (par exemple, les Pays‑Bas, le Royaume-Uni et la Suède) que dans les pays européens qui n’ont pas adopté de telles politiques (par exemple, le Danemark, la France ou l’Autriche). En fait, je crois que les preuves laissent entendre le contraire – ces problèmes sociaux sont moins importants dans les pays qui ont des politiques de multiculturalisme [ note 3 ].

Toutefois, aux fins du présent document, l’important n’est pas de savoir si le récit européen est un compte rendu exact des réalités européennes. Ce qui importe plutôt, c’est de savoir si ce récit en est venu à influencer les débats au Canada.

L’Europe est‑elle l’avenir pour le Canada?

Ce récit européen est si puissant qu’il a inévitablement infiltré les débats canadiens. De nombreux commentateurs canadiens, convaincus que le multiculturalisme a, en effet, échoué en Europe, ont commencé à chercher des preuves démontrant que le Canada suit la même trajectoire. Un exemple bien connu est celui de l’article de Allan Gregg, intitulé [traduction] « Crise d’identité : le multiculturalisme : un rêve du vingtième siècle devient une énigme du vingt et unième siècle » publié dans The Walrus. Gregg commence par le cas des Pays-Bas, jetant le blâme sur le multiculturalisme pour ses relations ethniques de plus en plus polarisées, puis laisse entendre que le Canada montre également des signes de ces problèmes sociaux. Gregg allègue qu’au Canada, tout comme aux Pays‑Bas, le consensus résolument optimiste de l’élite à propos du multiculturalisme nous masque la réalité de séparations et d’animosité ethniques croissantes. Des arguments comparables sont maintenant formulés par d’autres commentateurs, tels que Margaret Wente, Michael Bliss, Robert Fulford, Jack Granatstein et d’autres.

Ces commentaires ont tous une structure similaire, que nous pourrions résumer comme suit :

  • le multiculturalisme a manifestement échoué en Europe, produisant une ségrégation plus importante, davantage de stéréotypes et de préjugés et une plus grande polarisation;
  • ces échecs sont inhérents à l’idée même du multiculturalisme, qui est fondée sur des hypothèses stéréotypées et isolationnistes au sujet des groupes ethniques;
  • si de nombreux Canadiens se croient à l’abri de ces problèmes européens, de plus en plus de preuves montrent que ces problèmes apparaissent également au Canada (ce qui est inévitable, compte tenu des défauts inhérents au multiculturalisme);
  • le remède est soit l’abolition du multiculturalisme, ou peut‑être un « postmulticulturalisme », qui, dit‑on, permettrait d’éviter les excès du multiculturalisme sans retourner au dur assimilationisme que l’on peut observer dans de nombreux pays européens.

Bref, dans cette perspective, l’Europe nous a rendu service en révélant les failles du multiculturalisme, et nous devons rapidement en tirer des leçons afin d’éviter le genre de polarisations et l’animosité qu’on observe en Europe entre les diverses ethnies et appartenances religieuses.

C’est ce thème – la situation européenne présageant de l’avenir du Canada – qui a dominé le débat public sur le multiculturalisme au Canada au cours des dernières années. De nombreux commentateurs sont convaincus que le Canada suit la route tracée par l’Europe et surveillent donc constamment la situation dans l’espoir de relever une preuve, aussi mince soit-elle, qu’on retrouve au Canada la même ségrégation qu’en Europe, le même isolement, les mêmes préjugés et la même polarisation. Les faits nouveaux et importants que j’ai décrits plus haut au sujet de la réussite du multiculturalisme au Canada ont été largement ignorés par les médias, et l’attention a surtout été portée sur les faits, événements ou études suggérant que le Canada reproduit l’expérience européenne marquée par l’échec du multiculturalisme.

Les faits démontrent-ils vraiment que le Canada connaît le genre de problèmes sociaux attribués au multiculturalisme en Europe? Je ne peux aborder tous les éléments de preuve invoqués par les commentateurs, mais permettez-moi de mentionner quelques exemples parmi les plus courants et d’expliquer pourquoi je crois qu’ils sont trompeurs :

  1. De nombreux commentateurs font appel aux statistiques de Statistique Canada concernant le nombre croissant d’« enclaves ethniques » pour prouver que l’on assiste de plus en plus à une ghettoïsation ethnique à l’européenne (ou à l’américaine) (p. ex., articles de Marina Jimenez dans The Globe and Mail). À mon avis, c’est là un faux problème – un artefact composé de catégories définies de manière imprécise par Statistique Canada, combinées à une mauvaise interprétation des dossiers historiques sur le groupement des immigrants (aujourd’hui, les immigrants des minorités visibles sont moins concentrés sur le plan de leur lieu résidence que ne l’étaient les Italiens, par exemple) et un malentendu encore plus grand au sujet de ce que sont les « ghettos ».

    Les multiples erreurs sur lesquelles se fonde l’équation « enclaves ethniques » (telles que mesurées par Statistique Canada) égalent « ghettos » ont été habilement disséquées dans plusieurs études récentes montrant que les quartiers ethniques du Canada n’ont pour ainsi dire rien à voir avec les banlieues de Paris.

  2. Certains commentateurs ont argué des cas de radicalisme islamique au Canada, notamment l’affaire des 18 personnes arrêtées à Toronto, pour prouver qu’il existe au Canada une polarisation ethnique à l’européenne. Après tout, il s’agit d’extrémistes nés au pays, qui ont grandi dans des contextes sociaux favorables au multiculturalisme (p. ex., écoles, hôpitaux, services de police, médias) et qui n’ont visiblement intégré aucune loyauté à l’endroit du Canada ou de ses normes de démocratie, de paix et de tolérance.

    À mon avis, bien que le problème de l’extrémisme islamique soit bien réel, on fait fausse route si on en accuse le multiculturalisme. La réalité est que l’extrémisme islamique se retrouve dans toutes les sociétés occidentales, qu’elles aient ou non mis en place des politiques de multiculturalisme, parce que des jeunes désœuvrés sont exposés aux idées et aux réseaux jihadistes présents partout dans le monde. Aucune société libre et démocratique ne peut éviter totalement une telle exposition (Internet, voyages, associations privées, etc.). Ce que les sociétés peuvent faire, par contre, c’est tenter de réduire au minimum le nombre de jeunes désœuvrés susceptibles d’être attirés par de telles idées et essayer d’obtenir l’appui et la collaboration des organisations islamiques pour combattre l’extrémisme. À cet égard, le Canada a d’ailleurs fait mieux que d’autres pays, comme nous l’avons vu, puisque les musulmans du Canada ont moins tendance que ceux des autres pays à croire qu’ils sont traités de manière hostile, et sont plus enclins à être fiers du pays.

    En outre, le multiculturalisme est responsable de ces résultats, au moins en partie, puisqu’il crée des liens identitaires individuels avec le pays, de même que des liens institutionnels avec les organisations islamiques (Keeble 2005). La question à savoir comment les agences de sécurité doivent surveiller les activités extrémistes est évidemment très importante, mais nous ferions fausse route en croyant que des cas isolés de telles activités prouvent qu’il y a au Canada une tendance générale vers la polarisation ethnique. En fait, en s’appuyant sur ce faux postulat, on risque le cercle vicieux : si les autorités publiques se méfient de musulmans qui se considèrent comme de fiers Canadiens, ces derniers pourraient à leur tour se méfier de la société canadienne.

  3. Certains commentateurs ont parlé de la persistance de certaines pratiques problématiques parmi certains groupes d’immigrants et minoritaires pour défendre leur point de vue voulant que ces groupes ne respectent pas les normes libérales démocratiques du Canada. La question a fait surface, par exemple, dans des discussions au sujet du cas de M. Aqsa Parvez – un « meurtre d’honneur » où un père musulman a tué sa fille parce qu’elle ne portait pas l’hijab, en décembre 2007. Encore une fois, il ne faut pas s’arrêter à un cas isolé, mais examiner la tendance générale. Les cas de meurtres d’honneur, de mariages forcés ou de mutilations génitales chez les femmes sont présents dans toutes les démocraties occidentales, qu’elles aient ou non adopté des politiques de multiculturalisme. Rien ne permet d’affirmer que ce problème est plus prononcé dans les pays multiculturalistes (c.‑à‑d. qui ont mis en place des politiques et des lois visant le multiculturalisme) comme le Canada que dans les pays qui ne sont pas multiculturalistes, comme la France et l’Allemagne.

    Quoi qu’il en soit, de tels cas ne devraient pas servir à prouver qu’il existe une tendance générale à rejeter les valeurs libérales démocratiques. Au contraire, une étude récente montre que les immigrants du Canada, quelle que soit leur appartenance religieuse, acceptent la norme canadienne, les « valeurs de la Charte », comme disent les auteurs, y compris les droits des homosexuels et des femmes (Soroka, Johnston et Banting 2007). D’ailleurs, comme je l’ai déjà mentionné, ce dont les immigrants sont le plus fiers concernant le Canada, ce sont ses valeurs démocratiques (Adams 2007). Il n’y a tout simplement rien qui permette d’affirmer que les immigrants et leurs enfants au Canada n’intériorisent pas les valeurs libérales démocratiques. Il est très important de chercher à savoir comment éviter et traiter en justice ce genre de crime, mais nous ferions grandement fausse route en considérant des gestes individuels comme des preuves de l’échec généralisé de l’intégration politique au sein des groupes ethniques.

  4. D’autres commentateurs suggèrent pour leur part que les études récentes portant sur l’attitude des membres des minorités visibles de deuxième génération révèlent une polarisation croissante. Une étude souvent citée en exemple est celle de Reitz et Banerjee (2007), qui montre que les membres des minorités visibles de deuxième génération expriment un moins grand sentiment d’appartenance à l’endroit du Canada, et ce, non seulement par rapport à leurs concitoyens blancs, mais aussi par rapport à leurs propres parents immigrants. Même si Reitz et Banerjee eux‑mêmes ne prétendent pas que cette situation annonce une polarisation à l’européenne, c’est pourtant ainsi que les médias présentent souvent leur étude.

    Ici encore, la prudence est de mise. Les conclusions auxquelles les chercheurs sont parvenus au sujet du sentiment d’appartenance sont préoccupantes, mais si on examine plutôt des questions comme celle du sentiment de fierté au Canada, cela jette un tout autre éclairage sur la situation. Les membres des minorités visibles, y compris ceux de la deuxième génération, expriment une très grande fierté d’être Canadiens, au même niveau que de la majorité canadianne (Soroka, Johnston et Banting 2007).

    Il est difficile de dire au premier abord ce que signifient ces différents résultats, mais quelle que soit l’explication de la divergence entre fierté et sentiment d’appartenance, on est en droit de croire qu’un sentiment d’appartenance moins marqué n’est pas nécessairement synonyme de profonde aliénation ou de polarisation ethnique. Il importe, en outre, de souligner le fait que, bien que les résultats relatifs au sentiment d’appartenance soient plus faibles chez les membres des minorités visibles de deuxième génération que chez les Blancs, ils demeurent remarquablement élevés : la moyenne, pour l’ensemble des minorités visibles, est supérieure à 8 sur une échelle de 10. La grande majorité des membres des minorités visibles éprouvent un fort sentiment d’appartenance. Il faut aussi souligner que les résultats moyens, chez les minorités visibles, sont tous supérieurs à ceux qu’on obtient chez les Québécois francophones. S’il y a un manque de sentiment d’appartenance à l’endroit du Canada, c’est chez les Québécois qu’il faut le chercher, pas chez les membres des minorités visibles.

  5. Enfin, certains commentateurs ont invoqué le débat sur les « accommodements raisonnables » qui a fait rage récemment au Québec pour prouver l’augmentation de la polarisation. Alimenté par les reportages des médias au sujet des accommodements « déraisonnables » consentis aux minorités, les journaux et les émissions de radio du Québec ont été dominés pendant un certain temps par des demandes pour qu’on adopte une nouvelle façon, plus stricte, de traiter avec les immigrants et les minorités, et les sondages ont révélé un appui généralisé pour cette idée au Québec. Pour la première fois depuis de nombreuses années au Canada, un parti politique important (l’Action démocratique du Québec) a adopté une plateforme anti-immigrants et antimulticulturalisme, tactique qui s’est révélée efficace, puisque le parti a gagné des votes et des sièges. Afin de ne pas perdre plus d’appuis électoraux, le Parti libéral du Québec et le Parti québécois se sont tous deux lancés dans une rhétorique de durcissement, dénonçant le multiculturalisme « à outrance ». (Cette dynamique dans laquelle les principaux partis doivent durcir leur position afin de ne pas perdre d’appuis au profit d’un parti anti-immigrants est, bien sûr, précisément ce qui est survenu dans de nombreux pays d’Europe de l’Ouest).

    Pour certains commentateurs, c’était là la première faille, le premier véritable indice que le multiculturalisme reculait, comme en Europe, et un présage de ce qui allait se produire ailleurs au Canada. En fait, dans les mémoires du Cabinet, on spéculait au sujet de la possibilité qu’un mouvement de ressac comparable contre le multiculturalisme se propage au reste du pays. Pourtant, deux ans plus tard, on attend toujours ce ressac. Aucune autre province n’a connu un débat aussi explosif au sujet des accommodements religieux, ni les mêmes tentatives pour gagner des votes en en appelant aux opinions anti-immigrants, ni les mêmes appels à l’abandon des politiques multiculturalistes. Jusqu’à maintenant, en tout cas, il semble que le mouvement de ressac contre le multiculturalisme ait été largement limité au Québec.

    Cela n’a rien de surprenant puisque, évidemment, le multiculturalisme a toujours été moins populaire au Québec que dans les autres provinces, ce qui s’explique en grande partie par la perception que les Québécois ont d’eux-mêmes, soit celle d’une minorité vulnérable dans la mer anglophone de l’Amérique du Nord (je reviendrai plus loin sur cette question), et en partie parce que les débats antimulticulturalistes qui ont lieu en France ont plus de résonance au Québec que dans le reste du pays. Même au Québec, toutefois, il est maintenant clair que le mouvement antimulticulturaliste a perdu son élan. Le rapport Bouchard-Taylor a montré que les premiers reportages des médias sur les accommodements « déraisonnables » étaient souvent et dans une grande mesure inexacts, et les auteurs concluent qu’il n’y a pas nécessité de revoir en profondeur la politique actuelle d’accommodement. Le rapport Bouchard-Taylor ne fait pas l’unanimité, mais les esprits se sont calmés, et l’appui à l’ADQ a chuté. Il semble maintenant qu’il se soit agi d’une « panique morale » temporaire plutôt que d’un mouvement de ressac soutenu comme en ont connu, par exemple, les Pays-Bas, où les rapports gouvernementaux en appelaient à une modification radicale de la politique d’intégration et où les partis anti-immigrants ont modifié de façon permanente le paysage politique.

Bref, je crois que les diverses tentatives de relever des signes indiquant que le Canada connaît des problèmes comme ceux avec lesquels l’Europe est aux prises sont trompeuses. En fait, on pourrait prétendre que nombre de ces tentatives visaient un but politique. Ces affirmations ont été généralement avancées par des personnes (comme Robert Fulford ou Michael Bliss) qui ont toujours été opposées au multiculturalisme, même avant que l’Europe ne lui tourne le dos. Il ne s’agit pas de gens qui se penchent sur de nouveaux faits pour décider s’il faut appuyer le multiculturalisme ou s’y opposer. En fait, les personnes qui s’opposent depuis longtemps au multiculturalisme ont pris le train européen de l’antimulticulturalisme, en espérant qu’il parvienne au Canada, recherchant désespérément l’ombre d’une preuve qui puisse être interprétée (à tort) comme indiquant que le Canada se dirige vers un climat d’animosité et de polarisation ethnique à l’européenne. Si l’on se penche objectivement sur les faits, toutefois, on constate aisément que les relations ethniques à Toronto n’ont rien à voir avec celles de Paris, Amsterdam ou Bradford.

D’ailleurs, c’est précisément la conclusion à laquelle est parvenu l’Institut de recherche en politiques publiques dans le document Belonging: Diversity, Recognition and Shared Citizenship in Canada, publié en 2007. Remarquant la tendance accrue chez les commentateurs à interpréter la situation canadienne à la lumière de la situation européenne, l’IRPP a mené un important projet de recherche pour examiner de façon systématique si oui ou non le « modèle canadien » était confronté aux mêmes troubles que l’Europe de l’Ouest. Après avoir étudié la question sous diverses facettes – économique, politique et sociale – l’IRPP concluait :

[traduction] Peu d’éléments indiquent que le Canada se dirige vers une profonde ségrégation sociale comme celle que l’on craint dans certaines parties de l’Europe… Le Canada ne se dirige pas aveuglément vers la ségrégation. Rien ne justifie un changement d’orientation draconien dans les politiques de multiculturalisme, comparable à celui qui est en cours dans certains pays européens (Banting, Courchene et Seidle 2007 : 660, 681).

Les vrais problèmes (non résolus)

Après avoir tracé le portrait de l’état actuel du débat public et débusqué certaines des idées fausses qui y sont présentées, nous pouvons maintenant examiner les recherches et les analyses contenues dans les six rapports régionaux commandés par le groupe de recherche de la Direction générale du multiculturalisme et des droits de la personne du ministère du Patrimoine canadien. Chacun de ces rapports produit un aperçu de la tendance régionale concernant la situation des minorités et des recommandations concernant les sujets à aborder dans de futures recherches.

Il est clair, à la lecture de ces rapports, que même si nos problèmes ne sont pas ceux de l’Europe, rien ne nous autorise à la complaisance. En fait, les travaux de recherche menés indiquent clairement qu’il faut se pencher sur un certain nombre de problèmes bien réels. Dans cette brève conclusion, j’aimerais attirer l’attention sur quelques-uns de ces problèmes, en mettant l’accent sur certains aspects souvent négligés :

  1. Incorporer la religion au multiculturalisme : les rapports régionaux sont unanimes : on n’a pas encore suffisamment débattu ni étudié la place de la diversité religieuse dans le cadre du multiculturalisme; j’ai moi-même souligné cette lacune dans un autre ouvrage (Kymlicka 2007, 2008). Les débats passionnés autour de l’établissement de tribunaux religieux pour rendre des décisions arbitrales en matière de droit familial, et autour du financement des écoles religieuses en Ontario, de même que le débat sur les accommodements raisonnables au Québec, montrent que la religion est maintenant le domaine le plus controversé du multiculturalisme. Le rapport Bouchard-Taylor est peut-être le premier rapport public approfondi sur le sujet au Canada et, bien qu’il porte sur la situation au Québec, je crois que son analyse est utile pour l’ensemble du pays. Les auteurs affirment notamment que bien que le cadre constitutionnel et législatif actuel favorisant les « accommodements raisonnables » et un « sécularisme ouvert » au Canada convienne largement, il reste du travail à faire pour aider les travailleurs de première ligne et les responsables à qui incombe quotidiennement la tâche d’appliquer la politique et de gérer les débats que cela soulève. C’est une question d’« état de préparation multiculturelle ». Il n’est pas réaliste (ni souhaitable) de croire que la Cour suprême puisse rendre une décision dans tous les cas de revendication de nature religieuse (comme celui du port du kirpan), mais il ne faut pas non plus que ces questions viennent alimenter la presse à sensation, comme ce fut le cas au Québec. Il faut « normaliser » ces questions, établir des mécanismes d’orientation, de consultation et de prise de décision efficaces vers lesquels les parties intéressées pourront se tourner, sans recourir aux tribunaux ou aux médias. De tels mécanismes existent en ce qui concerne la diversité ethnique et les relations interraciales, mais ne sont pas suffisamment développés en ce qui concerne la diversité religieuse; c’est pourquoi nous devons continuellement régler des situations de crise et ne pouvons gérer ces questions de manière proactive.

  2. Les médias : cela soulève la question du rôle des médias, mentionnée dans plusieurs rapports régionaux comme étant un sujet de préoccupation. À mon avis, le rôle des médias au Canada est un cas de « verre à moitié vide ou à moitié plein ». D’un côté, comparativement à ce qui se fait dans la majorité des autres pays, les principaux médias du Canada ont évité, dans l’ensemble, de dénigrer les minorités ou les immigrants. Si l’on compare avec les tabloïdes de Londres ou de Rome, par exemple, les principaux journaux de Toronto ne publient pas constamment à la une des articles sur la criminalité alléguée de certains groupes ethniques, ou sur la possibilité que le pays soit « inondé » de migrants indésirables ou de pseudo-demandeurs d’asile.
    Dans la même veine, il est difficile d’imaginer les journaux canadiens provoquant délibérément l’animosité chez les musulmans en commandant des caricatures anti-islamiques, comme l’éditeur danois qui a candidement admis vouloir provoquer une « guerre de la culture ». La majorité des journalistes professionnels au Canada ont intégré un certain degré de responsabilité – ou tout simplement de rectitude politique – face à ces questions. D’un autre côté, on a vu des cas – souvent dans les éditoriaux – où des propos offensants ou tendancieux non fondés ont été proférés, donnant lieu à des plaintes pour atteinte aux droits de la personne, et il est évident qu’il y a place à l’amélioration dans la façon dont les médias traitent diverses questions. Il faut toutefois se demander quel est ou quels sont les forums où débattre de la question. Je ne suis pas convaincu que les commissions des droits de la personne sont le meilleur lieu, et il nous faut revoir la façon de promouvoir un journalisme responsable sur cette question et de surveiller l’activité journalistique à cet égard. Il est bon, à mon avis, que les propos haineux constituent un acte criminel; il est bon également de fixer des normes de déontologie pour les journalistes et de créer des organes de réglementation et des recours auxquels les particuliers pourront faire appel en cas de violation de ces normes. Dans de nombreux cas toutefois, ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’un débat public plus vaste au sujet de la politique éditoriale, et les commissions des droits de la personne ne sont pas un forum approprié pour ce débat. En fait, il se peut que le traitement des plaintes par les commissions des droits de la personne soit contre-productif, exacerbant l’antagonisme entre les médias et certains groupes minoritaires. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier que les médias jouent un rôle primordial pour forger l’opinion publique, et c’est pourquoi il faut revoir le lien entre multiculturalisme et médias.

  3. La relation entre le multiculturalisme et les deux autres principaux éléments de diversité ethnoculturelle au Canada, soit les Canadiens-Français et les Autochtones. Les politiques canadiennes sur la diversité fonctionnent généralement aujourd’hui selon trois « cloisonnements », avec des lois, des dispositions constitutionnelles et des ministères distincts qui traitent (a) le multiculturalisme en réaction à la diversité ethnique qu’amène l’immigration; (b) le fédéralisme et le bilinguisme en réaction au fait français; (c) les droits des Autochtones pour les membres des Premières Nations (je développe la métaphore du cloisonnement relatif aux politiques canadiennes sur la diversité plus en profondeur dans Kymlicka 2007b). À bien des égards, il est inévitable, et par ailleurs approprié, que ces trois domaines et cadres politiques soient séparés. Aucun ensemble de politiques sur la diversité ne peut englober à lui seul les divers patrimoines historiques et les besoins actuels des divers groupes du Canada. Il est cependant important de préciser comment ces trois volets interagissent. Il serait regrettable, voire tragique, de croire que ces trois cadres politiques fonctionnent à contre-courant les uns des autres, comme si toute personne qui appuierait les droits des Autochtones ou les aspirations nationalistes des Québécois devait rejeter le multiculturalisme, ou vice versa. C’était d’ailleurs un point important dans le débat sur les accommodements raisonnables au Québec.

    De nombreux intellectuels et politiciens québécois croient encore que la politique fédérale sur le multiculturalisme, telle que formulée à l’heure actuelle dans la Loi sur le multiculturalisme canadien, repousse implicitement ou explicitement les aspirations nationalistes du Québec. Selon moi, c’est là une interprétation fautive, puisque la politique fédérale sur le multiculturalisme n’empêche aucunement que le Québec ait un statut spécial. Toutefois, il est juste d’affirmer que les questions de bilinguisme, de fédéralisme et de nationalisme québécois n’ont pas encore été clairement abordées dans le cadre du multiculturalisme. Dans la même veine, des enjeux importants sont soulevés au sujet de la relation entre le multiculturalisme et les Autochtones en milieu urbain dans plusieurs villes de l’Ouest. De plus en plus, les immigrants et les Autochtones vivent dans une étroite proximité dans divers quartiers et, bien que sur le plan constitutionnel ils peuvent relever de différentes lois et de divers règlement, la réalité, c’est qu’ils partagent souvent les mêmes services publics et le même espace public. Les leaders autochtones ont parfois regardé le multiculturalisme d’un œil soupçonneux, et encore une fois, je crois qu’il n’y a pas d’opposition inhérente entre la politique fédérale sur le multiculturalisme et les droits des Autochtones, mais il faut mener d’autres travaux pour expliquer en quoi ils interagissent.

    Pour ce faire, il faudra combattre la perception voulant que ces politiques ne soient pertinentes que pour les groupes ethniques, les francophones et les Autochtones, respectivement, comme si les autres Canadiens n’étaient pas concernés par les questions de multiculturalisme, de bilinguisme, de fédéralisme et de droits des Autochtones. Au contraire, il nous faut expliquer en quoi ces politiques visent à établir des relations fondées sur un concept de citoyenneté inclusive qui englobe tous les Canadiens, et que nous avons tous intérêt à faire en sorte que ces trois ensembles de politiques sur la diversité soient un succès.

  4. Racisme et discrimination : un domaine où le multiculturalisme et les questions autochtones se recoupent, c’est celui du racisme et de la discrimination. Ces questions ont été soulevées dans tous les rapports régionaux et constituent clairement un lourd défi à relever. Toutefois, comme le montre l’exemple des Autochtones, les défis que pose le racisme ne sont pas nécessairement inclus dans notre terme traditionnel de « minorités visibles ». Même si les Autochtones ne font pas partie des minorités visibles, il est évident qu’ils sont victimes de racisme. D’ailleurs, même à l’intérieur de la catégorie « minorités visibles », on trouve d’importantes différences dans la nature du racisme dont sont victimes les membres de ces minorités. Plusieurs auteurs ont longtemps soutenu que le racisme à l’encontre des Noirs est qualitativement différent de celui que subissent les autres minorités visibles. Plus récemment, divers auteurs ont avancé que le préjugé anti-musulman est aussi une forme très particulière de racisme. Si l’on se penche uniquement sur les statistiques globales sur la réussite des « minorités visibles », on risque de perdre de vue d’importantes initiatives – les initiatives visant à contrer le racisme peuvent être efficaces pour certains groupes, même si les préjugés s’intensifient contre d’autres groupes. Nous savons, grâce à l’expérience d’autres pays, que les initiatives contre le racisme peuvent parfois être engluées dans des catégories désuètes ou inappropriées – p. ex., en Angleterre, on a longtemps traité les préjugés contre les musulmans comme s’il s’agissait simplement d’une autre forme de préjugés contre les Noirs. Nous devons veiller à ce que les programmes visant à contrer le racisme et la discrimination tiennent compte des différences entre les formes de racisme et de leur évolution.

  5. Conditions économiques : Enfin, et c’est peut-être le point le plus important, tous les rapports régionaux ont abordé la question de la situation économique des immigrants récents qui, les faits le prouvent de plus en plus, est en déclin. Comparativement aux cohortes qui les ont précédés, il faut plus de temps aux immigrants d’aujourd’hui pour rejoindre les Canadiens d’origine sur le plan du salaire, et ils sont plus à risque de vivre dans la pauvreté. De nombreuses études, réalisées par Statistique Canada et d’autres instances, ont débattu des causes de cette tendance et j’ai peu à ajouter à ces analyses, si ce n’est pour noter que nombre de ces causes semblent ne pas relever de la politique fédérale sur le multiculturalisme, mais plutôt de questions comme la certification professionnelle, l’évaluation de l’expérience de travail à l’étranger, la formation linguistique et la discordance entre la sélection des immigrants et les besoins actuels du marché du travail (p. ex., recruter un grand nombre de spécialistes des TI juste avant l’éclatement de la bulle technologique).

    La clé, toutefois, et je reviens ici à mon idée de départ, c’est que quels que soient les causes du phénomène et les moyens d’y remédier, cette tendance est fondamentalement différente du phénomène de « classe marginale » dont il est question en Europe. Bien que les immigrants aient de plus en plus de barrières à abattre pour mettre à profit leur capital humain – ce qui est coûteux non seulement pour eux, mais pour la société canadienne en général – le Canada n’est pas en voie de devenir une société polarisée, avec d’un côté une majorité blanche éduquée et nantie et, de l’autre, des minorités victimes de racisme, sans compétences et appauvries, comme c’est le cas en France et aux Pays-Bas. Le déclin de la situation économique des immigrants s’accompagne de tendances beaucoup plus positives concernant leur intégration sociale et politique, constatée par exemple dans le niveau de scolarité, le taux de mariages mixtes, le taux de participation à la vie politique et le sentiment partagé de fierté nationale.

Le résultat net de ces tendances ne se situe ni dans l’utopie célébrée par certains tenants du multiculturalisme ni dans la « marche aveugle vers la ségrégation » que nous prédisent certains opposants. Il s’agit plutôt d’un ensemble complexe de facteurs, dont chacun doit être examiné dans son propre contexte. Les rapports régionaux présentent un certain nombre de pistes intéressantes pour étudier ces dynamiques. La première étape dans cette voie consiste toutefois à mettre de côté la tendance envahissante à examiner la situation canadienne à la lumière du mouvement de ressac contre le multiculturalisme qui prévaut en Europe.

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2. Ces sondages révèlent également que 74 % des Canadiens croient que le multiculturalisme est une pierre angulaire de la culture canadienne; 82 % des Canadiens conviennent que le multiculturalisme est une source de fierté pour les Canadiens; et 83 % des Canadiens sont d’avis que les personnes appartenant à différents groupes raciaux et culturels enrichissent la vie culturelle du Canada (Environics, Focus Canada, 2002).

3. Pour lire l’une des quelques tentatives sérieuses d’analyses du multiculturalisme selon ses tendances, se reporter à Koopmans et coll. 2005. Malheureusement, leur analyse dépend d’une interprétation particulière du cas néerlandais. Je soulève quelques doutes au sujet de leur analyse dans mon examen du document de Sniderman et Hagendoorn 2007 (qui fait la même erreur).

 

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