ARCHIVÉE – Les artisans de notre patrimoine : La citoyenneté et l’immigration au Canada de 1900 à 1977

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Chapitre 1
Introduction

L’immigration, c’est-à-dire l’arrivée de gens dans un pays dans le but de s’y établir, a toujours joué un rôle capital dans l’histoire du Canada. Elle a autant marqué les temps anciens, lorsque les ancêtres des peuples autochtones du Canada quittèrent l’Asie par voie terrestre en empruntant le détroit de Béring ou par la mer en suivant le courant du Japon [nota 1], qu’elle le fait aujourd’hui, alors que des immigrants du monde entier arrivent chez nous par milliers.

Photo d’un immigrant chinois 
			  qui travaille au chemin de fer, 1922
Immigrant chinois qui travaille au
chemin de fer en Colombie-Britannique,
vers 1922.


British Columbia Archives and Records
Service (HP 69844)

Cependant, jamais l’immigration n’aura joué un rôle plus important dans l’histoire du Canada qu’au cours du XXe siècle. À vrai dire, sans les immigrants qui se sont établis dans toutes les régions du pays depuis le tournant du siècle, le Canada n’afficherait pas la même richesse culturelle, la même prospérité et n’aurait pas enregistré les mêmes progrès que ceux que l’on connaît aujourd’hui. L’arrivée massive d’immigrants au Canada entre 1900 et 1914, et les changements radicaux observés dans les mouvements d’immigration au cours des dernières décennies ont forgé la population canadienne actuelle, qui ressemble très peu à celle des années 1900.

Un coup d’oeil rapide sur le Canada de 1900 révèle un pays ne comptant que sept provinces (l’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Québec, l’Ontario, le Manitoba et la Colombie-Britannique) et une population de seulement 5 371 315  personnes, la plupart disséminées le long d’un étroit corridor tout juste au nord de la frontière américaine. Parmi ces gens, on ne dénombre qu’environ 127 000 Autochtones (2,4 p. 100), alors que les Canadiens d’origine britannique constituent la proportion la plus importante, soit 3 063 195  personnes (57 p. 100). Quant aux Canadiens d’origine française, qui sont quelque 1 649 371 (30,7 p. 100), ils sont concentrés au Québec, colonisé par les Français entre 1608 et 1759. Un faible nombre de  personnes d’origine scandinave, d’Europe centrale, du Sud et de l’Est ont fondé un foyer à Montréal, Toronto, Winnipeg, Edmonton et dans les Prairies.

En remontant au début du siècle, on retrouve de petits groupes de Canadiens d’origine asiatique, installés çà et là dans l’immensité de notre pays, bien qu’ils soient surtout concentrés en Colombie-Britannique. On s’en voudrait de ne pas mentionner les survivants parmi les quelque 15 000 Chinois amenés au Canada entre 1880 et 1885 pour travailler avec acharnement à la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique en Colombie-Britannique. Lorsque la principale ligne de chemin de fer fut terminée en 1885, des milliers d’entre eux furent forcés de s’exiler partout au pays à la recherche de travail.

Accélérons maintenant jusqu’en 1971, année du dernier recensement canadien indiquant l’origine ethnique et mené au cours de la période couverte par cet ouvrage : le tableau est remarquablement différent. Nous découvrons que le Canada compte alors une population de 21 568 310 habitants. Parmi ceux-ci, figurent 312 760 Autochtones (1,5 p. 100), alors que les Canadiens d’origine britannique sont 9 624 115 (44,6 p. 100) et les Canadiens d’origine française 6 180 120 (28,7 p. 100). Il y a également 1 317 200  personnes d’origine allemande (6,1 p. 100) et 730 820 Canadiens d’origine italienne (3,4 p. 100). Quant aux Canadiens d’origine ukrainienne, leur nombre s’élève à 580 660 (2,7 p. 100), alors que les Canadiens d’origine asiatique sont 285 540 (1,3 p. 100). En 1996, 1 Canadien sur 10 ne sera ni Blanc ni Autochtone et les Canadiens membres des minorités visibles constitueront près du tiers de la population de Vancouver et un pourcentage correspondant à Toronto. Ces changements dans la composition ethnique du Canada, depuis le début du siècle, sont survenus en raison de l’immigration.

Recensement canadien indiquant l’origine ethnique, 1971

Nous découvrons que le Canada compte alors une population de 21 568 310 habitants.

Autochtones 312 760 1,5 %
Origine britannique 9 624 115 44,6 %
Origine française 6 180 120 28,7 %
Origine allemande 1 317 200 6,1 %
Origine italienne 730 820 3,4 %
Origine ukrainienne 580 660 2,7 %
Origine asiatique 285 540 1,3 %

Depuis le moment où la France a commencé à envoyer des colons à son petit poste de traite des fourrures le long du Saint-Laurent au début du XVIIe siècle, des vagues successives d’immigrants ont laissé leur marque bien distinctive sur la société canadienne. À la fin du XVIIIe siècle, on incluait parmi ceux-là de 40 000 à 50 000 loyalistes; ces réfugiés en provenance des États-Unis d’Amérique tout juste créés se sont établis dans ce qui forme aujourd’hui le sud du Québec, l’Ontario et les provinces maritimes. La première moitié du XIXe siècle a été témoin d’une arrivée massive d’immigrants britanniques qui ont transformé le visage de l’Ontario. Et comme nous l’avons souligné, le XXe siècle a été le théâtre des plus grands changements. Que ce soit à la suite de l’arrivée massive d’immigrants d’Asie, d’Amérique du Sud et des Caraïbes au cours des dernières décennies, ou des vagues d’immigrants du continent européen, de Grande-Bretagne et des États-Unis au début des années 1900, chacun des groupes a amené avec lui la main-d’oeuvre, les capitaux, les compétences et la diversité culturelle si essentiels à la construction d’un pays.

Image des immigrés loyalistes à la fin du 18e siècle

Des loyalistes en route pour le Haut-Canada
vers la fin du XVIIIe siècle.


C.W. Jeffereys, Archives nationales du Canada (C 20587)

Les habitants des pays du continent européen n’étaient pas nombreux à s’établir au Canada au cours des premières années de la Confédération, mais après l’envoi par le nouveau Dominion de soldats en Afrique du Sud durant la guerre des Boers (1899-1902), ils commencèrent à arriver en nombres sans précédent. Des quelque trois millions d’immigrants qui arrivèrent au Canada entre 1900 et le début de la Première Guerre mondiale en 1914, plus de 500 000 provenaient du continent européen. Ce fut la première grande vague d’immigration européenne au Canada. En outre, durant ces années, près d’un million de  personnes émigrèrent des îles Britanniques, lesquelles continuèrent de donner au Canada sa plus grande vague d’immigrants, et plus de 750 000 vinrent des États-Unis, nombre d’entre eux étant des Canadiens qui rentraient au pays.

Cette arrivée massive d’immigrants constitua un changement de cap dans l’histoire de l’immigration canadienne. Jusqu’à aujourd’hui, le Canada n’a jamais accueilli autant d’immigrants qu’en 1913, année où plus de 400 000 nouveaux arrivants foulèrent le sol canadien. Mais tout au long du XXe siècle, les immigrants ont continué de choiSir le Canada pour en faire leur nouveau pays d’adoption, et une deuxième grande vague (la dernière à ce jour) s’est produite entre 1947 et 1961. Même si cette vague, à l’instar de la première, comprenait des nouveaux arrivants de l’ensemble du continent européen, les pays du sud de l’Europe, plus particulièrement l’Italie, et de l’Europe centrale fournirent la majorité des immigrants. Par contre, le nombre d’immigrants de Grande-Bretagne diminua considérablement par rapport à la première période (1900-1914).

Cette arrivée massive de nouveaux arrivants a contribué à donner au Canada une image beaucoup plus cosmopolite ainsi qu’une culture beaucoup plus riche et dynamique. Dans les dernières décennies surtout, de nouvelles industries et de nouvelles technologies ont vu le jour, sans compter qu’on a assisté à un nouveau rayonnement des arts et au développement d’un intérêt marqué et d’une appréciation de plus en plus grande pour la cuisine de contrées lointaines.

Cette arrivée massive de nouveaux arrivants a contribué à donner au Canada une image beaucoup plus cosmopolite ainsi qu’une culture beaucoup plus riche et dynamique. Dans les dernières décennies surtout, de nouvelles industries et de nouvelles technologies ont vu le jour, sans compter qu’on a assisté à un nouveau rayonnement des arts et au développement d’un intérêt marqué et d’une appréciation de plus en plus grande pour la cuisine de contrées lointaines. Le grand nombre d’immigrants qui vivent dans nos villes aujourd’hui a aussi porté la question de l’immigration à l’avant-scène du débat politique et fait du vote ethnique un facteur important dans de nombreuses collectivités.

Outre qu’elle a permis de façonner la culture sociale, économique et politique du Canada, l’immigration a joué un rôle encore plus vital, un rôle qui est inextricablement lié à la faiblesse du taux de fécondité au Canada. Le taux de croissance annuel de la population canadienne (croissance naturelle et migration nette) a diminué de façon constante au cours des dernières décennies, passant de 3 p. 100 à la fin des années 1950 à moins de 1 p. 100 à la fin des années 1990. Ce déclin peut être attribuable en grande partie à la chute du taux de fécondité après la période du baby-boom, le phénomène lui-même s’expliquant surtout par le fait que de plus en plus de femmes intégraient ou réintégraient le marché du travail. En 1959, le taux de fécondité était de quatre enfants par femme, mais en 1998, ce taux avait chuté à moins de deux enfants par femme, ce qui est considérablement inférieur au taux de remplacement. Si la baisse du taux de fécondité devait se poursuivre — et tout indique qu’il en sera ainsi — l’immigration deviendra un facteur essentiel pour la saine croissance de notre pays, voire peut-être pour sa survie. Lors du recensement de 1996, 17,4 p. 100 des  personnes vivant au Canada étaient des immigrants de la première génération, soit le pourcentage le plus élevé depuis 50 ans.

Conscient du rôle essentiel que joue l’immigration dans son développement, le Canada a instauré un programme dynamique de sélection et d’accueil de nouveaux arrivants qui deviendront des citoyens canadiens à part entière. Seuls quelques rares pays disposent d’un tel programme. Le Canada se distingue également en accordant la résidence permanente à un plus grand nombre d’immigrants et de réfugiés, proportionnellement à sa population, que tout autre pays du monde.

L’histoire d’une Ukrainienne

Dans ses grandes lignes, l’histoire de Senefta Kizyma est tout à fait caractéristique de la saga de nombreux Ukrainiens qui se sont établis au Canada avant la Première Guerre mondiale.

Née Rybka en 1898 en Bukovine (province de l’Empire austro-hongrois), Senefta Kizyma était fille de paysans pauvres dont les biens matériels consistaient en une petite maison, un petit terrain, une vache et quelques oiseaux de basse-cour. Pour subvenir aux besoins de sa femme et de ses deux enfants, son père a travaillé en Roumanie, en Bessarabie et en Moldavie, arrondissant ses fins de mois en réparant des chaussures.

Rêvant d’une vie meilleure, il effectua trois voyages au Canada. Lors du troisième, en 1912, il amena avec lui toute sa famille. Tous n’avaient pas envie de partir. Avant de quitter son village natal, la mère de Senefta pleura amèrement parce que la famille quittait sa patrie pour aller s’établir dans un pays étranger et éloigné.

Les Rybka ont quitté anvers en Belgique, à destination de Montréal dans un navire transportant du bétail. De là, ils prirent le train en direction de l’Ouest, avec la ferme intention de s’établir sur une petite propriété près d’Edmonton. Cependant, leurs plans allaient vite changer lorsqu’un contremaître d’une section ferroviaire, une connaissance de son père, intercepta la famille au moment où elle s’apprêtait à changer de train à Calgary et persuada M. Rybka de rester dans cette ville frontalière. Abandonnant son rêve de colonisation, le chef de famille effectua divers petits travaux dans la ville pour gagner sa vie.

Agée de 14 ans, la jeune Senefta qui n’avait qu’une cinquième  année, a d’abord travaillé aux côtés de sa mère dans une maison de chambres appartenant au contremaître du chemin de fer. Elle trouva par la suite un emploi comme domestique chez une famille riche qui lui donnait 10 dollars par mois. En 1915, elle accepta un poste de plongeuse dans un restaurant.

Malheureusement, la participation du Canada à la Première Guerre ne fit qu’intensifier les préjugés de longue date à l’égard des immigrants européens, plus particulièrement ceux qui venaient d’un pays avec lequel le Canada était alors en guerre. En tant que ressortissants d’un pays ennemi, les membres de la communauté canado-ukrainienne firent face à de nombreuses hostilités. Des milliers d’Ukrainiens infortunés furent même internés. Ce ne fut pas le cas de Senefta, mais elle n’en perdit pas moins son emploi. Elle fut renvoyée après qu’un groupe de soldats ivres envahirent le restaurant où elle travaillait et ordonnèrent au propriétaire de congédier tous ses employés « autrichiens  » (à l’époque, on appelait les Ukrainiens les Autrichiens). Le père de Senefta perdit également son emploi pour la même raison : il était « autrichien  ».

Après son renvoi, le chef de famille travailla comme mineur dans le district de Canmore en Alberta. Là-bas, un policier qui faisait sa ronde remarqua des boîtes de tabac allemand importé sur le rebord de la fenêtre de la maison des Kybka. Convaincu que ces boîtes étaient une marque délibérée de sympathie à l’égard de la cause allemande, il prit les mesures nécessaires pour faire arrêter le père de Senefta. Ce n’est que sur les supplications de sa femme que ce dernier évita l’incarcération. Il eut ensuite un pied écrasé dans un accident de mine. Mutilé pour la vie, sans indemnisation, il retourna vivre avec sa famille à Calgary. Là encore, Senefta travailla dans un restaurant, cette fois-ci comme serveuse, et devint membre du nouveau syndicat qui déclencha la grève dans les hôtels et les restaurants de la ville.

À Calgary, Senefta Rybka épousa Gregory Kizyma, qui travaillait dans les mines de charbon de Canmore. Après leur mariage en 1918, le couple s’établit à Canmore où M. Kizyma militait dans le syndicat des mineurs de charbon. Sa femme et lui travaillaient pour la section locale de la Ukrainian Labour Temple Association. Lorsque la grande crise le priva de son emploi, le couple retourna à Calgary pour vivre avec les parents de Senefta.

Senefta Kizyma milita très activement au sein de la Ukrainian Labour-Farmer Temple Association, le Canadian Peace Congress et la Voice of Women après son retour à Calgary. Lorsqu’on l’interviewa pour la rédaction d’un livre publié en 1991 (Peter Krawchuk, Reminiscences of Courage and Hope), Senefta Kizyma déclara avoir participé au mouvement progressiste ukrainien pendant plus de 50 ans et se souvint parfaitement des circonstances entourant l’émigration de sa famille au Canada près de 80 ans plus tôt.

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1. Selon les peuples autochtones du Canada, ceux-ci ont vécu en sol canadien depuis toujours et plusieurs éléments de leur mythologie viennent appuyer cette position.

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