ARCHIVÉE – Les artisans de notre patrimoine : La citoyenneté et l’immigration au Canada de 1900 à 1977
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Chapitre 2
L’arrivée des Européens
- Première grande vague d’immigration européenne au Canada
- Clifford Sifton et ses politiques
- Faire connaître l’Ouest
- Courtiser les Américains
- Pas de tapis rouge pour les Noirs américains
Première grande vague d’immigration européenne au Canada
La première grande vague d’immigration européenne au Canada se produisit dans la foulée d’une période de morosité dans l’histoire de son immigration. Malgré tous les efforts déployés par le gouvernement conservateur de Sir John A. Macdonald pour attirer les immigrants, le Canada accueillit peu d’immigrants au cours des trois premières décennies qui suivirent la Confédération en 1867. Les perspectives d’immigration pour le Canada commencèrent à peine à pointer dans les années 1890, à l’époque où la crise économique (1873-1896) qui avait frappé l’Europe et l’Amérique prit fin et que la demande de produits alimentaires canadiens, plus particulièrement de blé dur, augmenta.
Heureusement pour le Canada, la reprise économique coïncida avec une explosion démographique en Europe et une diminution rapide de bonnes terres à cultiver, distribuées gratuitement, aux États-Unis. Puis vint l’élection du gouvernement libéral de Sir Wilfrid Laurier en 1896, qui lança immédiatement une campagne énergique de colonisation de l’Ouest.
Clifford Sifton et ses politiques
Sir Clifford Sifton, ministre de l’Intérieur,
1896-1905.
Archives nationales du Canada (PA 027943)
Le principal artisan et promoteur de la campagne de colonisation de l’Ouest fut Clifford Sifton qui, à l’âge de 35 ans, allait être nommé ministre de l’Intérieur dans le nouveau gouvernement de Laurier. Titulaire de cet important portefeuille, ce colosse de six pieds exploita sans relâche et au maximum l’énergie qu’on lui connaissait et, ce faisant, devint la figure la plus connue et la plus remarquable de l’histoire de l’immigration canadienne.
Né en Ontario en 1861, Sifton déménagea avec sa famille au Manitoba en 1875. Il étudia au Victoria College à Toronto, pour retourner ensuite au Manitoba, plus précisément à Brandon, où il pratiqua le droit avec son frère Arthur. Le droit étant son fer de lance, il entreprit une carrière politique de 23 ans, qu’il commença sur la scène provinciale, lorsqu’il se fit élire à l’Assemblée législative du Manitoba et devint membre influent du gouvernement libéral de Greenway de 1891 à 1896. Après avoir occupé le poste de procureur général et s’être intéressé à l’éducation et aux terres provinciales transférées à la Couronne, il accepta l’invitation de Sir Wilfrid Laurier qui lui proposait de devenir ministre fédéral de l’Intérieur. Sifton consacra toute sa carrière fédérale à ce ministère, démissionnant en 1905 après une mésentente amère avec le premier ministre sur la question des écoles séparées dans les toutes nouvelles provinces de la Saskatchewan et de l’Alberta.
Homme opiniâtre et organisateur né, Sifton était déterminé à créer une Direction générale de l’immigration bien structurée au sein de son ministère et à peupler les Prairies inhabitées de bons fermiers, et ce, le plus rapidement possible. Depuis toujours ardent défenseur des intérêts provinciaux, le nouveau ministre avait une confiance sans bornes dans l’Ouest. En outre, il était fermement convaincu que l’immigration massive de fermiers était la clé de la prospérité du Canada; selon lui, si l’on réussissait à exploiter les ressources primaires grâce au travail des immigrants qui n’ont pas peur du labeur, l’industrie et le commerce suivraient sans qu’il soit nécessaire de procéder à des injections semblables de nouveaux venus.
La Loi des terres fédérales, loi de 1872, accordait gratuitement un quart de section de terre (160 acres ou environ 64,7 hectares) à tout colon âgé de 21 ans ou plus qui versait des frais d’inscription de 10 dollars, vivait sur sa terre pendant 3 ans, en cultivait 30 acres (à peu près 12,1 hectares) et construisait une résidence permanente.
Dès qu’il arriva à Ottawa, Sifton s’attacha à accroître l’efficacité de la Direction générale de l’immigration du ministère de l’Intérieur. Il simplifia alors les règlements découlant de la Loi des terres fédérales, loi de 1872 qui accordait gratuitement un quart de section de terre (160 acres ou environ 64,7 hectares) à tout colon âgé de 21 ans ou plus qui versait des frais d’inscription de 10 dollars, vivait sur sa terre pendant 3 ans, en cultivait 30 acres (à peu près 12,1 hectares) et construisait une résidence permanente. En élaguant sans relâche les tracasseries administratives découlant de la Loi, Sifton permit aux immigrants d’obtenir les terres promises plus rapidement.
C’est avec des affiches comme
celle-ci que le Canada invitait les
Européens
à immigrer.
L’exemple
que nous voyons ici était affiché en
Hollande durant les années 1890 :
« CANADA :
160 acres de terre
gratuite pour chaque colon ».
Archives nationales du Canada
(C 132141)
Ensuite, il s’attaqua aux terres que le gouvernement fédéral avait concédées aux sociétés ferroviaires dans les années 1880 pour les aider à absorber les coûts de construction et qui servaient de garantie pour les obligations ferroviaires. De grandes parties de ces terres dans les prairies de l’Ouest étaient demeurées fermées à la colonisation gratuite parce que les sociétés ferroviaires n’en avaient choisi que de petites parcelles pour les vendre à des entreprises et des particuliers. C’était là une situation à laquelle il fallait s’attaquer et Sifton releva le défi en abolissant le système de concessions de terres et en exerçant des pressions sur les sociétés ferroviaires, surtout le Canadien Pacifique, afin qu’elles libèrent les terres pour la colonisation générale.
Faire connaître l’Ouest
Les talents de vendeur de Clifford Sifton, tout aussi importants que ses habiletés de politicien et d’organisateur, lui permirent d’appliquer avec dynamisme son vaste programme visant à attirer les agriculteurs et les ouvriers agricoles dans l’Ouest. Bien qu’il utilisât des méthodes qui n’étaient pas toujours nouvelles, il s’y attacha avec encore plus de vigueur que ce qui avait été fait auparavant pour faire connaître les attraits de l’Ouest. Une quantité industrielle de brochures, rédigées en plusieurs langues, inonda la Grande-Bretagne, l’Europe et les États-Unis. Des stands canadiens étaient installés dans les foires, les expositions et autres lieux publics, alors que des textes promotionnels, commandés par son ministère, étaient placés dans les journaux étrangers. Les journalistes étrangers étaient traités aux petits oignons dans leurs tournées de l’Ouest, et les propriétaires prospères étaient encouragés à rendre visite aux parents et amis qu’ils avaient laissés derrière dans leur patrie d’origine, Sifton estimant que la publicité la plus efficace était celle qui se faisait par contact individuel.
Courtiser les Américains
Membre loyal de l’Empire britannique, le Canada avait jusque-là sollicité les immigrants britanniques et continua de le faire durant toutes les années du mandat de Sifton. Dans sa recherche des meilleurs agriculteurs pour l’Ouest, Clifford Sifton exploita cependant de nouveaux bassins d’immigrants, dont les États-Unis. Le gouvernement de Sir John A. Macdonald percevait les États-Unis comme un concurrent pour l’obtention de nouveaux immigrants, mais le ministre considérait son voisin du sud comme un vaste réservoir de colons potentiels. Au lieu de se concentrer sur le rapatriement d’anciens Canadiens vivant au sud de la frontière, ce qui avait été jusque-là l’approche des conservateurs, le ministère de l’Intérieur, sous la direction de Sifton, élargit son réseau de bureaux et d’agents aux États-Unis et orchestra une vaste campagne visant à attirer les agriculteurs américains d’expérience qui avaient du capital. Selon les estimations, entre 1901 et 1914, plus de 750 000 immigrants entrèrent au Canada en provenance des États-Unis. Même si nombre d’entre eux étaient des Canadiens qui revenaient chez eux, environ le tiers étaient des nouveaux arrivants d’origine européenne — Allemands, Hongrois, Norvégiens, Suédois et Islandais — qui s’étaient au départ installés dans l’Ouest américain.
Selon les estimations, entre 1901 et 1914, plus de 750 000 immigrants entrèrent au Canada en provenance des États-Unis. Même si nombre d’entre eux étaient des Canadiens qui revenaient chez eux, environ le tiers étaient des nouveaux arrivants d’origine européenne — Allemands, Hongrois, Norvégiens, Suédois et Islandais — qui s’étaient au départ installés dans l’Ouest américain.
Cette affiche a paru dans le
magazine Canada West vers
1900-1920. « Canada
: la
nouvelle terre d’accueil ».
Archives nationales du Canada
(C 30623)
Comme cela avait été le cas dans le passé, le principal attrait pour ces immigrants américains était de bonnes terres, offertes en abondance dans les Prairies, et gratuites si les colons respectaient les conditions stipulées dans la politique canadienne de concessions agricoles. Comme ils connaissaient très bien les rigueurs du mode de vie nord-américain et que plusieurs étaient des agriculteurs d’expérience en terrain plat, la plupart de ces colons américains s’adaptèrent assez bien aux conditions dans les Prairies. Ceux qui arrivèrent avec du capital, de la machinerie et du bétail — et ils étaient nombreux — réussirent à s’établir encore plus rapidement dans ce nouvel environnement. C’est pourquoi les Américains étaient considérés comme les immigrants les plus recherchés.
La campagne de Sifton pour attirer les fermiers américains fut tellement efficace que ces derniers constituèrent le groupe le plus important de colons immigrants dans les provinces de la Saskatchewan et de l’Alberta lorsqu’elles furent créées en 1905. Voici ce que dit le Herald de Lethbridge en 1905 au sujet de l’enthousiasme avec lequel la plupart des Canadiens accueillaient ces nouveaux arrivants américains :
Cependant, certains Canadiens étaient moins enthousiastes. Ils craignaient que ces colons américains, en raison de leur nombre, dominent le développement de l’Ouest, aient la main haute sur son industrie et soumettent les Prairies à l’influence des États-Unis aux dépens de la Grande-Bretagne et du Canada. Le gouvernement fédéral ne partageait toutefois pas cette préoccupation, et continua durant cette période de solliciter des colons des États-Unis.
Pas de tapis rouge pour les Noirs américains
Dans sa recherche de colons américains, la Direction générale de l’immigration ne sollicita que les agriculteurs blancs, surtout ceux qui vivaient dans les plaines et dans les États du Midwest. Aucun effort ne fut déployé pour recruter des agriculteurs noirs, car ils étaient communément considérés comme portant le fardeau de leurs ancêtres africains.
Certes, les colons noirs n’étaient vraiment pas les bienvenus, mais aucune loi ne fut adoptée pour les exclure, bien que les administrateurs élaborèrent des procédures précises pour s’assurer que la plupart des demandes présentées par les Noirs allaient être rejetées. Les programmes privés destinés à favoriser la colonisation par des Noirs furent également découragés. Pour la plupart, les Noirs américains manifestèrent de toute façon peu d’intérêt pour notre pays, trop pauvres qu’ils étaient pour songer à émigrer.
Dans ses tentatives pour exclure les colons noirs, la Direction générale de l’immigration reflétait sans aucun doute l’opinion du public de l’Ouest et d’ailleurs au Canada. Des milliers de Noirs libres figuraient parmi les loyalistes qui s’établirent en Nouvelle-Écosse en 1783. Plus tard, des esclaves qui fuyaient les États-Unis trouvèrent asile au Canada. Par contre, les colons blancs insistaient pour que les Prairies restent blanches et, en 1910, lorsqu’il sembla que leur souhait ne serait peut-être pas exaucé, ils firent clairement connaître leur point de vue. Apprenant que dans l’Oklahoma qui venait d’être créé, le ressentiment à l’égard des Noirs menaçait d’amener une vaste migration de Noirs au nord, vers Edmonton, les citoyens de la capitale de l’Alberta entreprirent une vigoureuse campagne de protestation contre l’immigration des Noirs, ce qui amena le conseil municipal d’Edmonton à adopter une résolution exhortant le gouvernement fédéral à « prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher l’arrivée prévue de Noirs », et la Chambre de commerce de la ville fit signer une pétition qu’elle remit au gouvernement fédéral, l’invitant à agir immédiatement pour empêcher que les Noirs émigrent dans l’ouest du Canada.

Un groupe d’immigrantes en face de la pension du YMCA
au 698, rue Ontario, Toronto, 1917.
Archives nationales du Canada (PA 126710)
Le ressac à l’égard des Noirs dans l’ouest du Canada faisait parfaitement le jeu des fonctionnaires de la Direction générale de l’immigration qui voulaient que la frontière canadienne soit fermée aux immigrants noirs. À leur avis, seule une mesure législative pouvait leur permettre d’atteindre cet objectif. Par conséquent, en 1911, ces fonctionnaires prirent des mesures sans précédent pour que le Canada adopte un décret d’exclusion des colons noirs. Cependant, leurs efforts échouèrent car lors des élections générales de septembre, les libéraux furent chassés du pouvoir avant que le décret nécessaire ne puisse être rédigé et mis en vigueur. Plusieurs années plus tard, les autorités de l’immigration allaient recourir à d’autres méthodes pour empêcher les colons noirs d’émigrer dans notre pays.
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