ARCHIVÉE – Les artisans de notre patrimoine : La citoyenneté et l’immigration au Canada de 1900 à 1977

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Chapitre 3
Un nouveau chemin à tracer


haut de la page  Frank Oliver

Photo de Frank Oliver

Frank Oliver, ministre de l’Intérieur et
surintendant des Affaires indiennes,
1905-1911.


Archives nationales du Canada
(C 52328)

La nomination de Frank Oliver au poste de ministre de l’Intérieur et de surintendant des Affaires indiennes le 8 avril 1905 marqua un tournant dans la politique d’immigration du Canada. Bien qu’Oliver (1853-1933) et Clifford Sifton fussent tous deux des libéraux et d’anciens journalistes capables d’utiliser les rouages de la presse pour faire connaître leurs opinions, ils différaient sensiblement dans leur approche à l’égard de l’immigration. En fait, Oliver avait été l’un des plus sévères critiques des politiques de Sifton, décrivant à un certain moment les immigrants slaves comme des « boulets » aux pieds des Canadiens de l’Ouest.

Tout comme Sifton, Oliver venait de l’Est et il avait pris le chemin de l’Ouest dans sa jeunesse. Né en 1853 de parents d’origine irlandaise et anglaise dans le comté de Peel, situé dans le Canada-Ouest, il quitta l’école secondaire pour entreprendre une carrière dans l’imprimerie. Il se rendit d’abord à Toronto, où il fut engagé par le Globe, et ensuite à Winnipeg, où il travailla pendant quelque temps au Manitoba Free Press. En 1876, il attela quelques boeufs pour se rendre de Winnipeg à Fort Edmonton, un établissement isolé sur le cours supérieur de la rivière Saskatchewan Nord.

Oliver établit ses quartiers à Edmonton et c’est là que le futur parlementaire fonda le Bulletin, sa flamboyante « gazette » personnelle qui devint alors le premier journal de l’Alberta. De 1883 à 1896, Frank Oliver, libéral indépendant, attaqua l’establishment d’abord au Conseil des Territoires du Nord-Ouest et ensuite à l’assemblée législative territoriale qui succéda au Conseil. Élu à la Chambre des communes en 1896, il devint ministre de l’Intérieur en 1905. Il fut nommé à ce portefeuille sur recommandation de Sifton lui-même qui, malgré son aversion personnelle pour le pionnier des Prairies, invoqua les « longs états de service et les capacités » d’Oliver lorsqu’il le proposa à ce poste.

Frank Oliver était en faveur d’une politique d’immigration vigoureuse, estimant que le Canada pouvait profiter d’une arrivée massive d’immigrants. Du même souffle, le député souhaitait que l’Ouest soit colonisé par des nouveaux venus qui partageaient les valeurs et les aspirations des Canadiens. S’adressant à la Chambre des communes sur la question avant de se joindre au Cabinet de Wilfrid Laurier, il déclara :

Les Prairies de l’Ouest sont le siège et le berceau de la population du Dominion de demain. Elles sont le siège du pouvoir et du contrôle, et le Dominion sera à l’image de sa population. Si vous peuplez les Prairies de gens ayant des idées, des aspirations et des opinions différentes des vôtres, cela revient à vous mettre un carcan; vous éloignez votre pays du destin que lui ont tracé vos ancêtres et que vous espériez profondément réaliser.

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Oliver avait dressé une hiérarchie des colons les plus aptes à développer l’Ouest, en tête de laquelle venaient « les nôtres », les habitants de l’est du Canada. Les immigrants britanniques, qui arrivaient comme des « citoyens déjà formés », se classaient au deuxième rang, suivis de près par les Américains. Que les immigrants britanniques viennent de communautés rurales ou de villes et villages en ébullition avait peu d’importance pour Frank Oliver qui ne partageait pas le préjugé de Sifton contre les immigrants des centres urbains. En fait, Oliver préférait les Britanniques urbains aux agriculteurs de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est. Le Canada pouvait tolérer les Britanniques qui n’étaient pas des agriculteurs, mais les « robustes paysans en manteaux de peau de mouton » qui violaient les moeurs sociales étaient, pour Oliver, une toute autre chose.

haut de la page  Changement de cap

Après avoir accédé au poste de ministre de l’Intérieur, Frank Oliver ne tarda pas à resserrer la politique de l’immigration. Deux lois allaient dominer son programme législatif, la première étant la Loi sur l’immigration de 1906, la seconde, la Loi sur l’immigration de 1910.

haut de la page  La Loi sur l’immigration de 1906

Outre qu’elle définissait ce qu’était « un immigrant », cette loi fermait la porte à une vaste gamme de personnes et augmentait le pouvoir du gouvernement d’expulser certaines catégories d’immigrants. Elle décrétait également les « sommes d’argent à l’arrivée  » dont avaient besoin les immigrants à leur entrée au pays et prévoyait l’établissement de contrôles le long de la frontière canado-américaine.

Depuis 1869, des lois interdisaient certains types d’immigration et, depuis 1889, permettaient de renvoyer chez eux des catégories désignées d’immigrants. La Loi de 1906 différait par son ampleur, multipliant les catégories d’immigrants interdits d’accès et sanctionnant officiellement l’expulsion de nouveaux arrivants indésirables.

Le projet de loi souleva de nombreux débats à la Chambre des communes, portant principalement sur la définition d’un immigrant et l’imposition d’une taxe d’entrée, c’est-à-dire une taxe que devait payer chaque immigrant avant d’être admis au Canada. Mis à part tous les détails techniques, on constate cependant que ces débats parlementaires firent ressortir deux opinions fondamentales sur l’orientation générale que devrait prendre l’immigration.

« Nous devrions exercer plus de prudence dans nos choix. Qu’est-ce que 50 ans dans la vie d’un pays? Ce n’est rien; et pour l’édification de notre pays, nous devrions recruter les meilleurs hommes possible, des hommes qui seront prêts à préserver ici les institutions d’un peuple libre. Je n’endosse absolument pas le principe que notre seule ambition devrait être de peupler le pays. »

Le chef provincial des conservateurs, Frederick Monk, était l’un de ceux qui estimaient que l’on devait endiguer l’immigration. Il croyait que le Canada devait imiter l’exemple des États-Unis et imposer une taxe d’entrée aux immigrants. Fils d’un père canadien-anglais et d’une mère canadienne-française, mais beaucoup plus francophone qu’anglophone dans sa façon de penser, Monk déclara :

Nous devrions exercer plus de prudence dans nos choix. Qu’est-ce que 50 ans dans la vie d’un pays? Ce n’est rien; et pour l’édification de notre pays, nous devrions recruter les meilleurs hommes possible, des hommes qui seront prêts à préserver ici les institutions d’un peuple libre. Je n’endosse absolument pas le principe que notre seule ambition devrait être de peupler le pays.

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Par contre, W.M. German, député libéral de Welland, fit pression pour que l’on adopte la politique de la porte ouverte :

Les États-Unis voulaient peupler leur pays et ils l’ont fait; nous le voulons aussi... Laissons les gens entrer. Ils ne sont peut-être pas tous désirables, mais nous déploierons les efforts nécessaires pour les ramener dans le droit chemin et faire en sorte qu’ils soient acceptables une fois ici.

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Il ne fut donc pas étonnant de voir que la position de German sur l’immigration recueillit l’aval des industriels canadiens qui exerçaient des pressions pour que l’on reçoive un flot continu d’immigrants désireux de travailler de longues heures pour un faible salaire. Le bouillant Sir William Van Horne, l’archétype même du capitaliste, qui occupait le poste de président du Canadien Pacifique (1888-1899), figurait parmi ces industriels. Se disant désolé de la nouvelle orientation que prenait la politique canadienne d’immigration, Sir William déclara sans ambages :

Ce que nous voulons, c’est une population. On a besoin de main-d’oeuvre de l’océan Arctique à la Patagonie, dans toute l’Amérique du Nord et du Sud, mais les gouvernements des autres pays ne sont pas aussi idiots que nous le sommes et ne restreignent pas l’immigration. Qu’on laisse entrer tout le monde. Il y a du travail pour tous. Chaque groupe de deux ou trois hommes qui entrent au Canada et qui font une journée de travail créent de nouveaux emplois pour quelqu’un d’autre. C’est comme un nouveau dollar. On le retire de la banque, et il crée sa propre valeur une dizaine de fois par année.

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haut de la page  La Loi sur l’immigration de 1910

Le deuxième jalon de la politique restrictive en matière d’immigration fut posé en 1910. La Loi sur l’immigration de 1910, contrairement à celle de 1906, conférait au Cabinet le pouvoir d’exclure « des immigrants appartenant à une race réputée impropre au climat ou aux exigences du Canada ». La Loi renforçait également le pouvoir du gouvernement d’expulser des individus, comme les anarchistes, en invoquant des motifs d’instabilité politique et morale.

Même si ses dispositions d’exclusion étaient draconiennes et que les pouvoirs discrétionnaires qu’elle conférait au Cabinet étaient pratiquement illimités, la Loi de 1910 ne provoqua pas de débat houleux et prolongé à la Chambre. Si la Loi inspira davantage de discussions (dont certaines portèrent sur l’échec évident du gouvernement, incapable qu’il était de répondre aux besoins des provinces maritimes en matière d’immigration) que la Loi précédente, on ne perçut pas de désaccord majeur sur ses principes. Comme le fit remarquer plus tard William Scott, surintendant de l’Immigration de 1908 à 1924 :

Les discussions qui ont eu lieu au sujet du projet de loi ont montré que le Canada, à l’instar d’autres jeunes pays dont les ressources naturelles attirent les résidents des collectivités surpeuplées de l’Europe, est tout à fait conscient qu’il faut « séparer le bon grain de l’ivraie » chez les hordes qui aboutissent sur ses rives.

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Dans sa détermination à empêcher l’entrée de certaines catégories de personnes, le gouvernement a instauré d’autres mesures. Par exemple, il a adopté un décret prévoyant que les immigrants d’origine asiatique devaient avoir en leur possession un montant de 200 dollars en espèces au moment de leur arrivée, somme énorme pour l’époque quand on pense qu’en 1910, un employé de production moyen recevait à peine un salaire annuel de 417 dollars. Un autre décret prévoyait que tous les immigrants qui arrivaient en toute saison sauf l’hiver devaient avoir 25 dollars. Cette dernière mesure souleva un tollé en Grande-Bretagne parce qu’elle obligeait les immigrants éventuels à avoir 25 dollars en plus des tarifs exigés pour le transport maritime et terrestre.

Photo d'un certificat de la Division de l’immigration de Mah Chew Wah, 1921

Le certificat de la Division de l’immigration de Mah Chew Wah qui a payé 500  dollars
de taxe d’entrée imposée aux immigrants d’origine asiatique, en juin 1921.


Collection historique de Citoyenneté et Immigration Canada

haut de la page  Annulation du contrat avec la North Atlantic Trading Company

Lorsque les détails de l’accord secret conclu entre le gouvernement et la North Atlantic Trading Company furent révélés au Parlement en 1905 (le gouvernement versait à la société une prime pour chaque agriculteur qu’elle envoyait au Canada; voir chapitre 2), les conservateurs condamnèrent vigoureusement cette entente. L’attaque de l’opposition et son propre déSir de limiter le nombre de nouveaux arrivants des pays du continent européen persuadèrent Frank Oliver d’annuler l’entente l’année suivante. Même s’il était disposé à être moins sélectif en ce qui concerne l’immigration britannique, le Ministre voulait aller dans la direction opposée à l’égard de l’immigration des gens du continent européen. À l’avenir, si les « petits amis de Sifton » voulaient émigrer au Canada, ils devraient le faire par eux-mêmes.

Bien sûr, les syndicats accueillirent favorablement cette tentative de limiter l’immigration d’Europe du Sud, du Centre et de l’Est. Craignant l’effet de travailleurs excédentaires sur la syndicalisation et les salaires au Canada, le mouvement syndical avait toujours dénoncé les régimes de travailleurs contractuels et l’immigration facilitée par le gouvernement. Cependant, il y avait plus en cause que le désir  de protéger des emplois. Durant ces années, les travailleurs d’origine britannique nourrissaient une profonde aversion envers les nouveaux arrivants d’Europe de l’Est, du Centre et du Sud, aversion qu’ils partageaient avec une majorité de Canadiens de la classe moyenne. Cette hostilité était on ne peut plus claire dans les pages du Toronto Tribune, une publication syndicale de l’époque. En 1906, le journal réagit à l’arrivée de milliers d’Européens du Centre et du Sud en publiant cette remarque cinglante : « Le chômeur londonien le plus ordinaire a plus de décence et plus d’instinct de citoyenneté que le Sicilien, le Napolitain, le Croate ou le Hongrois. » Ces sentiments allaient aussi trouver écho plus tard dans la colère du chef syndical S.R. Berry qui, en 1910, protesta auprès de Frank Oliver au sujet de « l’arrivée soudaine d’immigrants dont les habitudes de vie et la morale contreviennent aux idéaux canadiens ».

Bien que le contrat avec la North Atlantic Trading Company fut relégué aux oubliettes en 1906, Oliver continua d’appliquer la politique de Sifton qui consistait à payer des agents de recrutement pour attirer des immigrants convenables. En fait, il ne conserva pas seulement la politique, mais lui donna plus d’ampleur. Moins de quatre mois après l’annulation de l’entente, le ministère de l’Intérieur commença à verser aux agents de recrutement européens une prime pour les agriculteurs, les jardiniers, les menuisiers, les cheminots, les marins et les mineurs qu’ils envoyaient chez nous.

haut de la page  Promouvoir l’immigration britannique

À la suite de l’annulation du contrat avec la North Atlantic Trading Company, Frank Oliver entreprit de favoriser l’immigration britannique. Le Canada, disait-il, devait renforcer son héritage britannique s’il voulait devenir l’une des grandes civilisations du monde. Par conséquent, le Ministre augmenta la prime versée aux agents de recrutement britanniques qui vendaient des billets aux agriculteurs, aux ouvriers agricoles et aux domestiques britanniques, et il ouvrit de nouveaux bureaux de l’immigration à Exeter, York et Aberdeen. L’année suivante, en 1907, la Direction générale de l’immigration adopta une approche encore plus dynamique à l’égard du recrutement des immigrants, en nommant 100 agents gouvernementaux et en leur versant chacun une prime de deux dollars pour chaque ouvrier agricole britannique recruté et placé en Ontario ou au Québec.

Le nombre d’immigrants des îles britanniques augmenta en flèche, passant de 86 796 qu’il était au 31 mars 1906 à 142 622 à la fin de l’exercice terminé le 31 mars 1914. Bien que l’on ne dispose d’aucune preuve concluante, on peut probablement attribuer une partie de cette augmentation aux primes accordées aux agents des sociétés maritimes britanniques et du gouvernement canadien. Les données de l’immigration révèlent, par exemple, que les États-Unis ont reçu quatre fois plus d’immigrants britanniques que le Canada en 1900-1901, mais qu’ils ont admis quelque 7 000 immigrants de moins que ne le faisait le Dominion en 1906‑1907.

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