ARCHIVÉE – Les artisans de notre patrimoine : La citoyenneté et l’immigration au Canada de 1900 à 1977

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Chapitre 4
La chute de l’immigration


Photo du Premier ministre Robert Borden

Le premier ministre Robert Borden.
Archives nationales du Canada (PA 28128)

Pour le Canada, les années qui s’écoulèrent entre le tournant du siècle et 1913 furent une période d’espoirs illimités et de visions grandioses. Jamais n’avait-on connu un tel taux de croissance de la population. De 1901 à 1911, la population canadienne augmenta de plus du tiers, passant de 5,3 à 7,2 millions d’habitants, grâce principalement à l’immigration. De vastes régions des Prairies furent colonisées, deux chemins de fer transcontinentaux furent construits à la faveur d’une aide publique généreuse, et la production industrielle augmenta de façon considérable. À vrai dire, durant ce que l’on appela le boom des années Laurier, soit de 1896 à 1913, le taux moyen de croissance de la population du Canada surpassa celui de tous les autres pays, y compris les États-Unis. Il n’est donc pas étonnant que le premier ministre Laurier ait prédit, en 1904, que « le XXe siècle serait le siècle du Canada et de son développement ».

Cependant, les perspectives d’une croissance constante allaient s’amenuiser au cours de l’année où la vague d’immigration fut la plus importante. En 1913, le pays commença à glisser dans une grave dépression qui allait s’avérer encore pire que la courte et cinglante récession de 1907. L’expansion de l’économie et la croissance de l’industrie étaient tributaires d’un approvisionnement continu en capitaux liquides, mais en 1913, la source se tarit. L’absence de capitaux fit reculer l’expansion industrielle, phénomène qui allait créer de nombreux chômeurs, surtout dans les régions urbaines.

haut de la page  La Première Guerre mondiale

Aussi inquiétante qu’était la dépression économique, un désastre encore plus grand était à nos portes : la Première Guerre mondiale. La crise qui s’était déclarée dans les Balkans à l’été de 1914 ne paraissait pas plus dangereuse au départ, que la demi-douzaine de crises que l’on avait connues précédemment, mais, inexorablement, les alliances se solidifiaient et les plans de mobilisation étaient mis en oeuvre. La Serbie, la Russie et la France allaient s’opposer aux Empires allemand et austro-hongrois. À l’expiration de l’ultimatum britannique à Berlin à minuit le 4 août 1914, un autre Empire entrait en guerre.

Lorsque la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne le 4 août, le Canada entra automatiquement en guerre lui aussi, et la majeure partie de sa population appuya l’entente avec enthousiasme. Partout au pays, les Canadiens entonnèrent des chants patriotiques dans les rues, et le ministère de la Milice et de la Défense fut envahi par des milliers de bénévoles, désireux de combattre, croyant que les forces impériales allaient bientôt prévaloir et que les hostilités seraient de courte durée. Personne à l’époque, pas même les fonctionnaires ni les citoyens les plus pessimistes, ne pouvait prévoir que la guerre allait durer pendant des années et qu’elle mettrait si sérieusement à l’épreuve les ressources et l’unité du pays. Personne n’aurait pu prédire les ultimes conséquences de l’engagement du premier ministre Robert Borden :

de déployer tous les efforts et de faire tous les sacrifices nécessaires pour préserver l’intégrité et l’honneur de notre Empire.

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La Première Guerre mondiale coûta la vie à 60 661 Canadiens, soit un dixième des plus de 600 000 soldats envoyés au front. Quelque 60 000 revinrent au pays mutilés autant physiquement que moralement. Au Canada même, le conflit élargit la brèche entre les Canadiens anglais et les Canadiens français, surtout après la crise de la conscription de 1917 qui mina également l’unité et l’esprit de corps tant du Parti libéral que du Parti conservateur. Or, si la guerre coûta la vie à de nombreux Canadiens et créa des difficultés politiques internes, elle stimula énormément l’industrie canadienne. Le Canada entra dans l’ère de la modernisation grâce aux efforts qu’il déploya pour mobiliser et équiper une armée colossale. La guerre allait surtout marquer la véritable naissance du Canada et sa reconnaissance par tous les pays.

Photo d'immigrants britanniques, 1920

Immigrants britanniques avant leur départ pour une nouvelle vie dans l’Ouest canadien, vers 1920. Après la Première Guerre mondiale, le gouvernement canadien a pris des mesures d’immigration qui ont nettement favorisé les immigrants britanniques.

Canadien Pacifique Limitée (18392)

Projetés sur la scène mondiale, les Canadiens offrirent une performance remarquable et souvent brillante. À la fin d’avril 1915, la Première division canadienne, considérablement décimée et étouffée par les gaz, tint la ligne lors de la deuxième bataille d’Ypres, empêchant ainsi les Allemands de faire une percée. Résumant ses sentiments au sujet de cette horrible bataille, le politicien canadien-français aux talents prometteurs, Talbot Papineau, écrivit :

Certaines des choses qu’on nous rapporte font peur. Elles devraient nous faire frémir si elles sont vraies. Mais pourtant, quelle glorieuse page d’histoire vient de s’écrire pour le Canada. Ce sont peut-être là les premiers balbutiements de notre nationalité.

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Deux ans plus tard, en avril 1917, le nom du Canada était sur toutes les lèvres dans le monde entier après que les quatre divisions du Corps d’armée canadien eurent accompli ce qui semblait impossible, c’est-à-dire la capture de l’imposante crête de Vimy, qui allait devenir un symbole des succès et de la fierté du Canada. Cette bataille héroïque fut suivie par l’âpre victoire du Corps à Passchendaele, plus tard au cours de la même année et, en 1918, par le rôle essentiel qu’il joua pour aider à repousser les Allemands aux derniers jours du conflit.

Les sacrifices et les réalisations du Canada sur le champ de bataille allaient le transformer — sur le plan militaire, sinon constitutionnel — le faisant passer du rang de colonie à celui de pays souverain. Lorsque le premier ministre Robert Borden apposa sa propre signature sur les traités de paix de 1919, il scella le nouveau statut que venait d’acquérir le Canada. Et ce statut fut renforcé lorsque le Canada, de concert avec les autres dominions, non seulement obtint un siège distinct à la Société des nations, mais également le droit d’éligibilité au conseil de la Société et un siège distinct à l’Organisation mondiale du travail.

Cependant, les réalisations d’après-guerre de certains Canadiens qui avaient combattu à l’étranger, réalisations qui allaient aider à forger le nouveau Canada, étaient beaucoup moins évidentes. Presque tous les soldats qui avaient survécu à l’horreur du bain de sang sur le front occidental se demandaient pourquoi eux, plutôt que leurs camarades morts au combat, avaient le droit de vivre. Dans leur recherche de vérité, beaucoup, consciemment, entreprirent de promouvoir l’esprit canadien qui se démarquait de leurs propres entreprises et d’élaborer les institutions qui allaient servir de monuments à ceux qui étaient morts à l’étranger. Lester B. Pearson est probablement le plus connu de ces grands survivants. Il devint diplomate au service de la paix et, malgré de nombreuses embûches, créa la première force de maintien de la paix des Nations Unies chargée de superviser le retrait anglo-français (et israélien) de l’Égypte, durant la crise de Suez en 1956. C’est d’ailleurs pour cette réalisation remarquable qu’on lui décerna le prix Nobel de la paix. Il allait devenir plus tard premier ministre du Canada.

Photo de Lester B. Pearson, Paul Martin père et Premier Ministre Louis Saint-Laurent

Le lauréat du prix Nobel de la paix, Lester B. Pearson, et Paul Martin père, sous le regard du premier ministre Louis Saint-Laurent.

Archives nationales du Canada (PA 114542)

Mais plus que tout autre facteur, la participation du Canada à la Première Guerre mondiale contribua à donner naissance à un sentiment national bien marqué. La montée du nationalisme culturel dans les années 1920 était une manifestation concrète de cette nouvelle attitude. Toronto était au coeur du mouvement, qui se concrétisa par la création, en 1920, de The Canadian Forum, journal indépendant d’opinion portant également sur les arts, et le travail du Groupe des Sept (fondé officiellement en 1920), dont les descriptions saisissantes du Nord rude et rigoureux projetèrent une nouvelle image du Canada.

Le nationalisme culturel allait se renforcer encore dans les années 1930, lorsque les Canadiens adoptèrent d’importantes mesures pour protéger et favoriser leur propre identité. La plus importante de ces initiatives fut la fondation de la Canadian Radio League (CRL) (que l’on nomma plus tard la Canadian Broadcasting League) dont le but était de promouvoir la radiodiffusion à l’échelle nationale. Décrite par Graham Spry, l’un de ses fondateurs, comme « un magnifique instrument d’unité et de culture nationales », la CRL exerça des pressions pour obtenir le dépôt d’un projet de loi qui allait donner naissance à la Canadian Broadcasting Corporation. En 1933, un an à peine après la fondation de la Canadian Radio League, le Festival national d’art dramatique fut inauguré et, en 1939, l’Office national du film, mondialement reconnu, vit le jour. Ces trois institutions joueront un rôle inestimable dans la création et le maintien du sentiment d’identité des Canadiens.

Si la Première Guerre mondiale favorisa la croissance du nationalisme canadien, elle allait également faire place à une escalade de la xénophobie et à plusieurs déclins précipités de l’immigration. En 1915, l’année après le début des combats en Europe, l’immigration fit une chute vertigineuse, atteignant le chiffre de 36 665, le plus bas depuis 1898. Les trois quarts des nouveaux arrivants provenaient des États-Unis. L’année suivante, le nombre d’immigrants atteignit 55 914, et en 1917, 72 910. Ensuite, les chiffres tombèrent à 41 845 en 1918, année où la guerre prit fin. L’année suivante, hausse vertigineuse : 107 698 personnes immigrèrent au Canada.

haut de la page  La Première Guerre mondiale et les Canadiens nés à l’étranger

Outre qu’elle allait ralentir le mouvement des nouveaux arrivants au Canada, la Première Guerre mondiale créa des difficultés pour de nombreux Canadiens nés à l’étranger. Les Allemands, qui étaient auparavant en tête de liste des immigrants souhaitables, ne furent pas les seuls à souffrir. Qualifiés de « sujets d’un pays ennemi », parce qu’ils avaient déjà été citoyens de l’Allemagne ou de l’Empire austro-hongrois, les Hongrois, les Tchèques, les Roumains, les Polonais et les Ukrainiens vécurent aussi des moments très difficiles par suite de la guerre.

Même si ces personnes s’étaient établies librement au Canada et qu’elles contribuaient au développement économique et social de notre pays, le gouvernement canadien considérait qu’elles pouvaient poser un problème. Le colonel Sam Hughes, bouillant et maladroit ministre de la Milice et de la Défense, alla même jusqu’à dire que les Allemands et les Austro-Hongrois de souche, ainsi que d’autres ressortissants d’un pays ennemi, devraient être « encouragés à aller aux États-Unis ». Beaucoup de Canadiens avaient peu de sympathie pour eux, les considérant comme des « étrangers », surtout les immigrants allemands, que l’on regardait avec appréhension et méfiance, sinon avec une flagrante hostilité.

Les rumeurs non fondées d’une invasion imminente du Canada par un nombre important de Germano-Américains et les rapports alarmants d’activités douteuses dans les communautés germano-américaines de plusieurs villes des États-Unis amplifièrent encore davantage l’inquiétude des Canadiens à propos des étrangers parmi eux. Une déclaration maladroite d’un prélat de Winnipeg, l’évêque Nykyta Budka, jeta de l’huile sur le feu. Le 27 juillet 1914, pendant que le monde attendait avec angoisse la réaction de l’Autriche à l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, l’évêque incita ses paroissiens ukrainiens à se souvenir de leur devoir à l’égard de l’Empire austro-hongrois si la guerre devait être déclarée, et les encouragea à se précipiter à la défense de leur mère-patrie menacée. Cet évêque affirma sa loyauté à l’Empire britannique dans une deuxième lettre pastorale, mais sa première déclaration n’allait pas être oubliée de sitôt.

Au cours des premiers mois de la guerre, le gouvernement conservateur de Robert Borden invita les Canadiens à faire preuve de tolérance et de retenue à l’égard des sujets d’un pays ennemi. Néanmoins, le harcèlement de ces gens non seulement se poursuivit mais s’intensifia au fur et à mesure que le conflit perdurait. Au sud-ouest de Toronto, à Berlin, en Ontario, ville prospère où les habitants de souche allemande constituaient les trois quarts de la population, le sentiment anti-allemand était tellement virulent qu’on renversa une statue du kaiser Wilhelm pour la jeter dans le lac du parc Victoria. En 1916, la ville fut rebaptisée Kitchener.

Même s’il incitait ses citoyens à faire preuve de retenue, le gouvernement lui-même commença à interner des sujets d’un pays ennemi dans des camps répartis partout au pays dès le début de la guerre, écartant ainsi les activistes politiques et syndicaux de la scène publique. Il imposa plus tard une vigoureuse censure de la presse de langue étrangère, interdit un certain nombre d’organisations « étrangères » et retira aux groupes qui utilisaient les langues de l’ennemi le droit de se réunir.

La Loi des élections en temps de guerre, dont il fut question lors des élections fédérales de 1917, fut peut-être la mesure la plus draconienne adoptée contre les sujets d’un pays ennemi. Si, aux élections fédérales, elle accordait le droit de vote aux femmes dans les Forces armées et aux épouses, soeurs et mères des soldats en service actif (les femmes canadiennes en général n’avaient pas encore obtenu le droit de vote aux élections fédérales), en revanche, elle privait de ce droit les Canadiens nés dans un pays ennemi et devenus sujets britanniques naturalisés après le 31 mars 1902. (Pour être naturalisé, chaque immigrant devait présenter une demande de naturalisation à un tribunal et prêter le serment d’allégeance. Le tribunal, après avoir été convaincu que le requérant était « de bonne vie et de bonnes moeurs », et avait résidé au Canada pendant trois ans — cinq ans après l’adoption de la Loi sur la naturalisation en 1914 — délivrait alors un certificat de naturalisation. À l’instar des Canadiens de souche, ces immigrants naturalisés étaient sujets de la Couronne britannique, mais non citoyens canadiens, car la nationalité britannique ou le fait d’être « sujet » britannique constituait alors le principal critère de citoyenneté de toutes les personnes qui vivaient sous la Couronne d’Angleterre.)

Le gouvernement conservateur de Borden chercha à justifier sa décision de priver de leur droit électoral les citoyens d’un pays ennemi, mais ses motifs parurent douteux. Selon un député libéral au verbe cru, la seule raison pour laquelle les sujets d’un pays ennemi étaient privés de leurs droits, c’est que le gouvernement redoutait qu’ils ne commettent « le crime de lèse-majesté de voter libéral aux prochaines élections générales ».

Rosalie Silberman Abella :
fonctionnaire remarquable

Photo de la jeune Rosalie Silberman AbellaLa juriste d’origine allemande Rosalie Silberman Abella, a accumulé au fil des ans de nombreuses réalisations impressionnantes. En cours de route, elle a reçu 17 diplômes honoraires, elle est devenue Membre de la Société royale du Canada et s’est fait connaître au Canada comme l’un des défenseurs les plus infatigables du traitement équitable et égal de tous les citoyens.

Née en 1946 à Stuttgart, en Allemagne, de survivants de l’holocauste, la jeune Rosalie Silberman s’embarqua pour Halifax avec des membres de sa famille sur un transport de troupes américain en mai 1950. N’ayant même pas encore quatre ans, elle était officiellement une personne déplacée, soit l’une des 250 000 personnes de cette catégorie et autres réfugiés qui furent admis au Canada entre 1947 et 1962.

Le navire qui transportait sa famille, le General Heintzelman, jeta l’ancre au quai 21, qui fut de 1928 à 1971 le point d’entrée à Halifax de nombreux immigrants qui arrivaient au Canada. De là, sa jeune soeur, ses parents, sa grand-mère et elle montèrent à bord d’un train rempli de suie à destination de Toronto où ils allaient recommencer leur vie.

Quelques jours après leur arrivée à Toronto, son père, un avocat, pressentit le Barreau du Haut-Canada pour demander quels examens il devait subir pour pratiquer le droit en Ontario. Aucun, lui répondit-on. Ceux qui n’avaient pas la citoyenneté ne pouvaient pas devenir avocats. Comme Jacob Silberman avait une famille à nourrir, il ne pouvait attendre les cinq ans nécessaires pour être admissible à la citoyenneté. Il décida alors de devenir agent d’assurance.

Se souvenant de ce chapitre dans la saga de sa famille, Mme la juge Abella déclara en 1999 : « Dès que j’ai appris, dans mon enfance, que mon père n’avait pas pu pratiquer le droit, j’ai décidé de devenir avocate. Mais au fur et à mesure que je grandissais, les gens me disaient que les filles ne pouvaient pas exercer cette profession. Mais pas mes parents. C’est le Canada. Si on travaille fort, tout est possible. »

Grâce à ses efforts soutenus, Rosalie Silberman Abella a obtenu un baccalauréat ès arts de l’Université de Toronto en 1967 et une licence en droit du même établissement en 1970, deux ans après son mariage avec l’historien Irving Abella. Elle a pratiqué le droit civil et criminel de 1972 à 1976. À l’âge de 29 ans, elle a été nommée au Tribunal de la famille de l’Ontario pour devenir la première femme juge d’origine juive au Canada.

Rosalie Abella, qui se décrit comme une « optimiste prudente  », a été membre de la Commission des droits de la personne de l’Ontario de 1975 à 1980 et juge au Tribunal de la famille de l’Ontario de 1976 à 1987. Elle était également la commissaire unique de la Commission d’enquête sur l’égalité en matière d’emploi en 1983 et 1984, qui a créé l’expression et la notion d’équité en matière d’emploi. De 1984 à 1989, elle a été présidente de la Commission des relations de travail de l’Ontario. En 1992, elle a été nommée juge à la Cour d’appel de l’Ontario, poste qu’elle occupe toujours.

Mme la juge Abella est professeure invitée à la faculté de droit de l’Université McGill et agrégée supérieure de recherche au Collège Massey. Elle a également écrit 4 livres et plus de 70 articles.

Lorsqu’elle est arrivée au Canada il y a 49 ans, Rosalie Silberman Abella a reçu un cadeau précieux — celui de profiter de nombreuses possibilités, comme elle le dit si bien. Sa vie et sa carrière sont la preuve qu’elle a exploité la majeure partie de ces possibilités.

haut de la page  Le retour de la paix

La paix amena une reprise de l’immigration, mais pas au rythme d’avant-guerre. En fait, sauf à quelques reprises durant les années 1920, le Canada n’accueillera pas de nombres importants d’immigrants avant les années 1950.

La récession, une prospérité inégale et le sentiment xénophobe de l’avant-guerre et des années de guerre se conjuguèrent pour créer un sentiment d’antipathie à l’égard de l’immigration et pour ralentir le mouvement des nouveaux arrivants tout juste après la guerre. À la fin de la guerre, l’économie européenne était en décrépitude et tout était détruit. Le Canada aurait pu réagir aux malheurs de l’Europe en ouvrant ses portes aux sans-abri du continent. Il préféra plutôt élever un obstacle après l’autre pour décourager l’immigration européenne.

Le sentiment xénophobe joua un rôle important à cet égard. Les Canadiens, tout comme leurs voisins du Sud, avaient succombé à la « peur des Rouges » après la révolution russe de 1917. Ils regardaient donc d’un mauvais oeil les immigrants européens qui entraient au Canada, craignant que ces nouveaux arrivants n’amènent avec eux des idéologies subversives sans parler de leurs langues étrangères et de leurs modes de vie bizarres.

De toute façon, en raison du chômage répandu qui allait suivre l’Armistice en Europe, le Canada n’était pas disposé à accueillir des immigrants en grand nombre. Le taux de chômage avait augmenté considérablement, car la demande connue en temps de guerre pour les produits de l’industrie canadienne avait cessé, et la situation fut exacerbée par la démobilisation rapide des soldats canadiens. Inévitablement, les Canadiens étaient de plus en plus désillusionnés par une paix qui avait paru prometteuse mais qui ne semblait ne produire que des difficultés.

Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que de nombreux Canadiens exercèrent des pressions pour que l’on congédie les travailleurs étrangers afin de faire place aux « héros de guerre » canadiens. Les chefs d’entreprises et de l’industrie se rallièrent, peut-être parce qu’ils avaient leur propre plan en tête. Craignant que les  anciens combattants qui rentraient au Canada n’embrassent le socialisme s’ils n’obtenaient pas d’emploi immédiatement, diverses entreprises et organisations d’employeurs déclarèrent qu’ils allaient congédier les sujets d’un pays ennemi et offrir leur emploi aux soldats démobilisés. Ainsi, la International Nickel Company, établie à Sudbury, en Ontario, indiqua ses préférences en congédiant 2 200 de ses 3 200 employés, la grande majorité d’entre eux étant des étrangers.

George Ignatieff :
artisan de la paix

George Ignatieff (1913-1989), l’un des diplomates les plus réputés du Canada et un homme voué à la cause de la paix, était parmi le nombre relativement restreint de nouveaux arrivants russes qui débarquèrent sur les rives du Canada dans les années 1920.

Ignatieff, dont le père était un aristocrate russe renommé, est né à Saint-Pétersbourg le 16 décembre 1913. Quelques années plus tard, la révolution russe et la guerre civile mirent un terme à son enfance douillette ainsi qu’à la richesse et aux privilèges dont jouissait sa famille. Son père, hautement respecté et reconnu dans les milieux publics, qui avait été ministre de l’Éducation sous le tsar, fut arrêté et emprisonné en 1918 par les bolcheviks, mais miraculeusement libéré à temps pour permettre à la famille de fuir en angleterre.

Là-bas, les nouveaux émigrés exploitèrent une ferme laitière. Le jeune George fréquenta le pensionnat St. Paul jusqu’à ce que la vente de la ferme force la famille à déménager à nouveau. Pendant que son père essayait de recueillir des fonds en Europe pour les réfugiés russes, sa mère, Mme Ignatieff, décida en 1928 de venir au Canada avec George et son frère Leonid. Deux autres frères de George, Nick et Jim, y étaient déjà établis.

Même si elle avait à peine assez d’argent pour acheter les produits de première nécessité, la mère de George, dont les ressources étaient inépuisables, réussit à économiser suffisamment de son budget pour envoyer son jeune fils au Lower Canada College, l’un des grands collèges de Montréal. L’effondrement de la Bourse en 1929 allait mettre une fin abrupte à l’éducation privée de George. Avec l’arrivée de la grande crise, Ignatieff et le reste de sa famille se réunirent sous le même toit à Thornhill, dans les quartiers périphériques du nord de Toronto.

Une fois diplômé du Jarvis Collegiate Institute de Toronto, George Ignatieff s’inscrivit à l’Université de Toronto en économie politique. Ce fut une décision particulièrement heureuse, exposé qu’il fut à l’université aux idées novatrices et à l’influence de Donald Creighton et de Harold Innis, les deux étoiles montantes de l’histoire économique et politique du Canada de l’époque. Sous l’inspiration de ces deux professeurs, Ignatieff, pour reprendre ses propres paroles, « eut la chance de mieux comprendre l’unité et la diversité du pays, la nécessité d’équilibrer ses forces de cohésion et son régionalisme économique ainsi que la dualité culturelle des peuples fondateurs ».

Après avoir obtenu son diplôme de l’Université de Toronto, il entreprit des études à l’Université d’Oxford en tant que boursier Rhodes. Cette période coïncida avec la guerre civile espagnole et la montée de la militarisation des pouvoirs de l’Axe. Pour s’assurer qu’il n’interprète pas mal ce qu’il croyait être le présage d’une autre guerre mondiale, Ignatieff se rendait aussi souvent qu’il le pouvait en Italie et en Allemagne. Certaines découvertes qui le firent frissonner l’attendaient, surtout à Nuremberg où il fut renversé de voir une mer de combattants d’unités de choc défiler devant le führer.

Après le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, George Ignatieff s’enrôla dans l’armée britannique. Il était toujours dans l’armée lorsque, à la demande pressante de Lester B. Pearson, qui occupait alors le poste de haut-commissaire du Canada à Londres, il subit l’examen pour le poste de troisième secrétaire au Service extérieur du Canada. Ses notes remarquables lui permirent d’obtenir un poste au ministère des Affaires extérieures du Canada en 1940.

En tant que fonctionnaire, George Ignatieff acquit des compétences dans les relations Est-Ouest, plus particulièrement aux Nations Unies, où il fut ambassadeur du Canada de 1966 à 1969 et président du Conseil de sécurité de 1968 à 1969. Il fut également ambassadeur en Yougoslavie de 1956 à 1958 et représentant permanent de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) de 1963 à 1966. Durant les années 1950 et 1960, Ignatieff a participé à des négociations délicates et ardues impliquant la plupart des points chauds du globe — le Moyen-Orient, Suez, la Corée, la Tchécoslovaquie, Chypre — et a discuté de désarmement avec quiconque voulait bien l’écouter.

Après avoir pris sa retraite du ministère des Affaires extérieures, George Ignatieff occupa le poste de doyen du Trinity College, à l’Université de Toronto, de 1972 à 1979 et de président de cette université de 1980 à 1986. Outre ses activités en matière d’enseignement supérieur, il continua de défendre la cause du désarmement, en prononçant des discours fréquents et éloquents sur la question.

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