ARCHIVÉE – Les artisans de notre patrimoine : La citoyenneté et l’immigration au Canada de 1900 à 1977
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Chapitre 4 (fin)
La chute de l’immigration
- La grande crise de 1929 étouffe l’immigration
- Expulser ceux qui n’étaient pas les bienvenus
- Fermer la porte aux réfugiés
- Les défenseurs des opprimés
- Les « immigrants accidentels »
- Les enfants invités de Grande-Bretagne
- Le sort des Canadiens japonais
La grande crise de 1929 étouffe l’immigration
Si l’entente avec les sociétés ferroviaires, signée en 1925, provoqua une augmentation du nombre de nouveaux arrivants en provenance d’Europe, la grande crise des années 1930 réussit à étouffer presque toute l’immigration au Canada. Durant ces années de dévastation économique et de chômage à outrance, le gouvernement fédéral déploya des efforts de tous les instants pour protéger le Canada non seulement des immigrants potentiels mais également des réfugiés qui fuyaient l’Allemagne nazie, plus particulièrement les Juifs.
Les quelques exceptions notables à la nouvelle politique « limitative » du gouvernement conservateur de R.B. Bennett étaient les agriculteurs fortunés, les membres des familles immédiates de résidents canadiens, les sujets britanniques et les Américains qui avaient suffisamment de capitaux pour subvenir à leurs besoins jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi. Avec une telle politique, il n’est donc pas étonnant de voir que l’immigration fit une chute vertigineuse, le nombre d’immigrants passant de 1 166 000 de 1921 à 1931 à seulement 140 000 durant la période de 1931 à 1941.
Des réfugiés
juifs-allemands fuyant l’Allemagne nazie arrivent à Montréal
à la recherche d’une nouvelle patrie, 19 novembre 1938.
Archives nationales du Canada (PA 156125)
Il ne fait aucun doute que la loi restrictive d’Ottawa reflétait l’attitude générale des Canadiens à l’égard de l’immigration, car d’un bout à l’autre du pays, on estimait que les immigrants étaient une menace aux rares emplois que l’on trouvait dans une économie qui, en 1933, voyait presque le quart de sa main-d’oeuvre au chômage. Les candidats immigrants ainsi que les immigrants déjà établis au Canada devenaient la cible des opposants. Les étrangers qui travaillaient à un projet de reboisement près de North Bay, en Ontario, furent parmi ceux qui subirent l’hostilité des Canadiens. En mai 1931, ils soulevèrent l’ire des résidents de l’endroit qui estimaient que les travailleurs canadiens « devaient crever de faim alors que les étrangers obtenaient le premier choix ».
Expulser ceux qui n’étaient pas les bienvenus
Tous les immigrants qui n’avaient pas vécu au Canada suffisamment longtemps pour y établir domicile (un an pour les sujets britanniques, cinq ans pour les autres) et, idéalement, obtenir la citoyenneté [nota 2], pouvaient être expulsés s’ils avaient eu des démêlés avec les autorités ou n’avaient plus d’emploi rémunérateur. Cette disposition de la Loi sur l’immigration était une arme souvent utilisée durant les années 1930, où la famine était monnaie courante, pour permettre aux municipalités, aux employeurs et à l’État de se débarrasser de travailleurs étrangers qu’on ne voulait plus, car ils étaient devenus excédentaires, inutiles ou récalcitrants. Entre 1930 et 1935, on estime que 30 000 immigrants ont été expulsés sommairement, surtout parce qu’on leur reprochait d’être une charge publique. Leur éviction du Canada ne manqua pas d’attirer la sympathie de Canadiens inquiets à leur égard, cependant que les agents responsables de l’expulsion eux-mêmes étaient parmi les plus perturbés par leur sort. Au moins deux agents qui travaillaient dans la région de l’Ouest subirent une grave dépression et l’un d’eux s’enleva la vie.
Thomas Bata :
le bottier du monde
Peu d’Européens qui fuyaient l’oppression nazie dans les années 1930 réussirent à entrer au Canada. Or, Thomas Bata figure parmi la poignée de ceux qui y parvinrent, et il était l’homme qui allait construire l’empire mondial qui emploie aujourd’hui des milliers de personnes et joue un rôle capital dans les économies de nombreux pays en développement.
Issu d’une famille de bottiers de Zlin, en Tchécoslovaquie, Thomas Bata, né le 17 septembre 1914, allait devenir très tôt le successeur de son père à la tête de la Bata Shoe Company, qui était à l’époque la plus importante entreprise de fabrication et de vente de chaussures au détail du monde. Lorsque le père Bata mourut dans un écrasement d’avion en 1932, son fils unique avait 17 ans. Mal équipé pour assumer le contrôle de l’employeur numéro un de Zlin, le jeune Bata entreprit immédiatement des études à une académie commerciale pour acquérir l’expérience qui lui manquait.
Après avoir obtenu son diplôme de l’académie un an plus tard, Thomas Bata devint le directeur du magasin de chaussures Bata à Zurich. Comme il n’avait pas encore 19 ans, la prise en charge de l’un des plus grands magasins de la société Bata constituait un défi de taille. Cependant, cela n’était rien comparativement aux défis qui attendaient l’entreprise familiale après le Pacte de Munich et l’invasion allemande de la Tchécoslovaquie en mars 1938. Ne souhaitant aucunement vivre sous le régime nazi, ni temporairement ni autrement, Tom Bata s’enfuit en Suisse et de là en angleterre où il demanda la permission d’entrer au Canada et d’établir son entreprise de chaussures avec l’aide de familles recrutées à Zlin.
Bata choisit le Canada parce qu’il croyait qu’on y retrouvait le meilleur des deux mondes ou, comme il le dit lui-même, « un mélange de traditions britanniques et le caractère progressiste et le dynamisme des États-Unis ». En outre, pour un jeune homme de 24 ans, désireux de se faire la main avec son entreprise, le Canada semblait offrir un milieu plus accueillant que les États-Unis hautement industrialisés.
La grande crise des années 1930 n’était pas encore terminée et il fut difficile d’obtenir la permission d’entrer au Canada. Lorsqu’il devint évident que les seules prières de Bata ne suffiraient pas et que des pressions bien orchestrées devraient être exercées sur le gouvernement canadien, le Comité national canadien pour les réfugiés, un organisme bénévole, se mit à l’oeuvre. Il entreprit alors une campagne de presse vigoureuse et fit des représentations, au nom de la Bata Shoe Company, de la part de diverses chambres de commerce, de conseils municipaux et des députés de la région de Belleville.
Le moment venu, Bata et ses 82 travailleurs tchèques s’établirent tout juste à l’extérieur de Frankford, en Ontario, où ils jetèrent les bases d’une entreprise qui emploierait plus de 700 travailleurs à l’automne de 1940 et qui connaîtrait le succès à l’échelle internationale après la guerre.
À 75 ans, Thomas Bata eut l’émouvant bonheur de paraître sur un balcon surplombant le square de la ville de Zlin pour y recevoir un exubérant accueil de la part des siens. Depuis 50 ans qu’il avait fui la Tchécoslovaquie pour le Canada, son pays avait été assujetti au premier régime nazi et ensuite communiste avant de redevenir une république démocratique. Entre-temps, Thomas Bata était devenu le président d’une entreprise mondiale de fabrication et de vente de chaussures au détail qui employait 70 000 personnes dans 73 pays.
Fermer la porte aux réfugiés
Parmi ceux qui étaient interdits d’accès au Canada durant les années 1930 se trouvaient des milliers de réfugiés désespérés dont bon nombre étaient des Juifs qui fuyaient la persécution nazie. Deux ans après que le Canada eut adopté sa nouvelle politique d’exclusion en matière d’immigration, le Parti national-socialiste prit le pouvoir en Allemagne et entreprit une guerre sans merci contre les Juifs et d’autres minorités comme les pacifistes, les communistes, les gitans et les francs-maçons. La persécution des Juifs fut particulièrement sauvage, surtout après l’invasion allemande de l’Autriche en mars 1938.
Des milliers de Juifs qui réussirent à échapper à la vague nazie demandèrent refuge au Canada, mais dans l’ensemble, notre pays leur fit la sourde oreille. En 1938, le gouvernement canadien attendit des mois avant d’accepter une invitation à assister à une conférence sur les réfugiés à Évian, en France. Il savait qu’assister à une telle conférence, c’était signifier implicitement son intention de libéraliser les lois sur l’immigration et d’admettre des Juifs en grand nombre— or, il n’était pas prêt à cela.
Le premier ministre libéral, Mackenzie King, avait une véritable sympathie pour les réfugiés, mais cette sympathie venait loin derrière une autre considération, à savoir préserver l’unité du Canada. Par-dessus tout, le premier ministre s’était engagé à maintenir l’unité canadienne, et il devait donc tenir compte des réalités politiques et de la volonté de la majorité. Il déclara à une délégation du Comité national canadien pour les réfugiés que seul un tollé de protestations pouvait amener la libéralisation de la politique d’immigration du Canada, et il exhorta les membres du Comité à informer le grand public au sujet de l’immigration.
Le premier ministre libéral, Mackenzie King, avait une véritable sympathie pour les réfugiés, mais cette sympathie venait loin derrière une autre considération, à savoir préserver l’unité du Canada. Par-dessus tout, le premier ministre s’était engagé à maintenir l’unité canadienne, et il devait donc tenir compte des réalités politiques et de la volonté de la majorité. Il déclara à une délégation du Comité national canadien pour les réfugiés (CNCR) que seul un tollé de protestations pouvait amener la libéralisation de la politique d’immigration du Canada, et il exhorta les membres du Comité à informer le grand public au sujet de l’immigration.
Plusieurs réalités politiques le retinrent lorsque vint le temps de réviser le règlement de l’immigration du Canada. Mentionnons, entre autres, la perception générale que l’immigration menaçait l’emploi, et l’attitude du Québec à l’égard des réfugiés en général et des Juifs en particulier. L’antisémitisme était répandu partout au Canada et, à certains endroits, les Juifs ne pouvaient pas occuper certains emplois, posséder de biens ou demeurer dans certains hôtels. Cette attitude était plus marquée au Québec où des journaux de langue française, à la fois nationalistes et de droite, fustigeaient les Juifs et où des politiciens canadiens-français, ainsi que diverses organisations, dénoncèrent l’idée d’admettre des Juifs qui demandaient asile au Canada. Face à un sentiment xénophobe aussi fort, le gouvernement de Mackenzie King maintint sa politique qui consistait à refuser d’admettre en nombre important des opprimés venant d’Europe.
Les défenseurs des opprimés
Aussi noir que ce tableau puisse paraître, il y avait en fait beaucoup de Canadiens qui s’opposaient à la politique du gouvernement et qui voulaient que l’on réduise les obstacles à l’immigration. Outre les membres des organisations pro-réfugiés et des porte-parole de la communauté juive, on retrouvait des membres éminents des Églises protestantes, des propriétaires de journaux et des commentateurs au Canada anglais, ainsi que des membres de la Fédération du commonwealth coopératif (CCF), en particulier son chef, M.J. Coldwell.
Le Comité national canadien pour les réfugiés et les victimes de persécution politique, dont le nom allait être raccourci plus tard pour devenir le Comité national canadien pour les réfugiés (CNCR), était le plus connu des groupes non confessionnels qui exerçaient des pressions en faveur des réfugiés. Le Comité fut fondé par la League of Nations Society in Canada, une organisation de Canadiens ouverts aux réalités internationales et désireux de faire connaître le travail de cette société et de persuader le gouvernement d’adopter sa position. Éperonnée par les massacres européens de l’automne de 1938 et par les répercussions du règlement de Munich, qui permit à Hitler de prendre une grande partie de la Tchécoslovaquie et provoqua la fuite de quelque 80 000 résidents antinazis, la League of Nations Society in Canada se mobilisa pour une nouvelle bataille.
Des travailleurs
de la Croix-Rouge, un membre du clergé et des agents de l’Immigration
canadienne accueillent de nouveaux immigrants européens vers
la fin des années 1940.
Saskatoon Public Library — Local History Room
Sous la direction de Cairine Wilson, la première sénatrice canadienne, le CNCR consacra les 10 années qui suivirent à cette lutte, à informer le public canadien sur le sort des réfugiés, à combattre l’antisémitisme et à aider les réfugiés qui étaient admis au Canada. Le Comité exerça également des pressions répétées sur le gouvernement pour qu’il libéralise sa politique d’immigration et admette plus de réfugiés.
Mme Puliggi et le petit Vittorio étaient
parmi le groupe de 290 réfugiés
yougoslaves des camps d’Italie,
d’Autriche et d’Allemagne de
l’Ouest à arriver au Port de Québec
en avril 1960.
Archives nationales
du Canada
(C 53922)
Malgré son énergie et son dévouement, le Comité ne recruta pas beaucoup d’adeptes et ne réussit pas à convaincre le gouvernement d’adopter une politique d’immigration plus humaine. Il joua quand même un rôle utile en aidant des familles et des individus à s’établir au Canada et en sensibilisant le public aux problèmes des réfugiés.
Les « immigrants accidentels »
La contribution la plus remarquable du CNCR est peut-être l’aide qu’il a apportée à quelque 2 500 civils mâles antinazis (Allemands, Autrichiens et Italiens) qui, durant le sombre été de 1940, furent transportés de Grande-Bretagne au Canada pour être ensuite internés dans des camps de prisonniers canadiens. Grâce aux efforts des membres du Comité et à des particuliers comme Saul Hayes, le principal porte-parole des United Jewish and War Relief Agencies, les conditions de vie furent améliorées dans les camps et de nombreuses personnes internées furent libérées avant leur fermeture.
Après la Deuxième Guerre mondiale, en 1945, le Canada reclassifia ces prisonniers ponctuels qu’il appela « des réfugiés internés (des amis d’un pays étranger) en provenance du Royaume-Uni » et les invita à devenir citoyens canadiens. Neuf cent soixante-douze d’entre eux acceptèrent l’invitation, offrant à leur pays d’adoption l’un des réservoirs les plus remarquables de talents étrangers. Nombre d’entre eux — et la liste comprend Gregory Baum, Oscar Cahen et John Newmark — apportèrent une contribution exceptionnelle dans des domaines aussi diversifiés que la science, la musique, la peinture, la théologie, l’enseignement universitaire, la littérature et les arts dramatiques.
Les enfants invités de Grande-Bretagne
L’été où ces civils internés furent envoyés au Canada, on assista à une arrivée massive d’enfants britanniques qui échouèrent sur les côtes canadiennes. C’était à l’époque où les Allemands bombardaient la Grande-Bretagne et l’invasion du Royaume-Uni semblait imminente. De nombreux parents britanniques se disaient que pas un coin de la Grande-Bretagne n’était sûr et envoyèrent leurs enfants par bateau au Canada.
Un fort groupe d’enfants traversa l’Atlantique en cet été de 1940, certains d’entre eux participant à un plan d’évacuation financé par le gouvernement britannique. Tout compte fait, quelque 8 000 jeunes furent envoyés au Canada par bateau, presque 2 000 d’entre eux profitant d’un programme d’aide gouvernementale qui fut annulé en septembre 1940 après que le City of Benares fut coulé, entraînant avec lui près de 100 enfants dans l’océan.
Le sort des Canadiens japonais
Au Canada même, aucun groupe n’a probablement connu autant de difficultés et de bouleversements que les Canadiens d’origine japonaise. Leur supplice commença le 8 décembre 1941, au lendemain du bombardement de Pearl Harbor. Quelques heures après l’attaque, le gouvernement fédéral ordonna la saisie des bateaux de pêche exploités par des pêcheurs nippo-canadiens et l’inscription de tous les ressortissants japonais auprès de la Gendarmerie royale du Canada. Le pire allait survenir le 25 février 1942, lorsque Mackenzie King annonça à la Chambre des communes que pour « préserver la défense de la côte Pacifique du Canada », on expulserait par la force tous les Nippo-Canadiens dans un rayon d’une centaine de milles de la côte du Pacifique. S’enclencha alors le processus de déracinement d’une minorité visible privée de ses maisons, de ses biens et dispersée dans tout le Canada.
Famille canadienne
d’origine japonaise transférée dans un camp situé
à l’intérieur de la Colombie-Britannique durant la Seconde
Guerre mondiale, 1942-1945.
Archives nationales du Canada (C 46355)
Contrairement aux leurs qui étaient aux États-Unis, les Nippo-Canadiens furent gardés en détention jusqu’à la fin de la guerre. Après la fin des hostilités, quelque 4 000 d’entre eux succombèrent à la pression et quittèrent le Canada pour le Japon dans le cadre du programme de « rapatriement » du gouvernement fédéral. Parmi ceux-là, plus de la moitié étaient nés au Canada et les deux tiers étaient des citoyens canadiens.
A Japanese-Canadian
family being relocated to a camp in the interior of British Columbia
during the Second World War, 19421945.
National Archives
of Canada (C 46355)
Le dénouement de la Deuxième Guerre mondiale sonna la fin de trois décennies d’immigration plutôt lente, et l’adoption de considérations humanitaires remplaça les priorités économiques et antisémites. La fin de la guerre allait également ouvrir la voie à un renouvellement d’intérêt face à l’accueil des immigrants et à une remontée importante de l’immigration.
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2. Tous les sujets non britanniques devaient être naturalisés avant de pouvoir obtenir la citoyenneté, ce qui leur permettait de voter aux élections, etc. Afin d’être admissible à la naturalisation, dont les exigences étaient décrites dans la Loi sur la naturalisation de 1914, ils devaient avoir élu domicile (c’est-à-dire être résident) au Canada depuis au moins cinq ans et avoir bonne réputation. Par contraste, les sujets britanniques provenant des autres parties de l’Empire — le Commonwealth britanique d’après 1931 — étaient exemptés de la naturalisation et devaient avoir résidé au Canada une seule année afin de pouvoir obtenir les pleins droits dévolus aux Canadiens d’origine.
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